Un maniérisme brut

« Loup Sarion. Un maniérisme brut », Critique d’artiste, Revue Branded, juin 2015.

Loup Sarion, un maniérisme brut

Lorsque l’on découvre le travail de Loup Sarion, le contraste des matières, des formes et des couleurs suscitent d’emblée perplexité et enthousiasme. Il y a d’abord des grands panneaux de verre surmontés de taches miroïques, et magnétisés à des socles colorés qui essaiment la pièce. Ses sculptures-installations organisent une déambulation toute en transparence et miroirs réfléchissants. Pourtant de cette galerie des Glaces, quelque chose résiste, un je-ne-sais-quoi qui tend vers une opacité de principe. Car, chez Loup Sarion, les surfaces réfléchissantes, bien que réactivant les simulacres, les fragments et les intensités de la postmodernité, renouent avec une certaine pulsion de réel, dont il ne cherche ni à lisser les affects ni à décrypter l’essence sous-jacente. Bien au contraire, Loup Sarion ronge la matière, tout comme il creuse l’écart avec le réel et son double.

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Loup Sarion- Comin thru (version II)
Loup Sarion, Comin thru (version II)
Loup Sarion- Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) IV
Loup Sarion, Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) IV

Au commencement de son œuvre, il y a donc une opération de destruction, si ce n’est de soustraction : les plaques de verre, dont le cadre ne connaît pas de limite, sont à l’origine des miroirs que l’artiste érode à l’aide d’acide sulfurique et d’outils de curetage. Loup décape des larges pans de mercure et d’étain, afin de ne laisser que la plaque de verre, lisse, translucide, mais trouée de zones spéculaires. Prenant grand soin d’administrer l’espace d’exposition, l’artiste installe ces sculptures devenues images, lesquelles se réfléchissent mutuellement, dialoguent avec les autres pièces, ou reflètent par fragments les visiteurs. Perçant et prolongeant dans un même mouvement l’espace, le regard comme le corps du spectateur font l’expérience d’une inclusion/exclusion : on voit à travers, en même temps que l’on est partiellement stoppé par la surface ; on partage en commun un espace de circulation, comme on partage, avec des produits de consommation, un moment d’exposition. Car si l’installation est la version populaire du flâneur de Walter Benjamin, ainsi que le soutient Boris Groys, elle est aussi le lieu de « l’illumination profane », en ce sens qu’elle « retire la copie de l’espace ouvert et banal où celle-ci circule anonymement et la positionne – au moins temporairement – dans le contexte fixe, stable et fermé d’un “ ici et maintenant“ à la topologie bien délimitée »[1]. C’est ainsi qu’avec Loup Sarion, les coulisses de l’atelier ont investi le devant de la scène. Les socles ne sont plus de simples présentoirs, mais présentés ; les bidons de térébenthines servant à caler les tableaux font désormais partie intégrante de l’exposition, au même titre que les packs de bouteilles d’eau traînant de-ci de-là. Dans l’entre-deux du back- et du on stage, l’œuvre de Loup conduit à voir ce que l’on persiste à occulter, comme la logistique ou du makingof, dont le mode d’être a le caractère de ce qui est profane, banal, ordinaire. Moulés dans le béton, démultipliés, les bidons acquièrent un nouveau statut : non pas ready-made, mais made-ready, prêts à l’emploi, à disposition, à l’image de l’outil dont on se saisit machinalement et qui prend sa fonction qu’à travers l’usage que l’on en fait. Se faisant, Loup intègre à sa démarche, cette vie pratique qui ne se dévoile que dans l’utilité des choses, dans cette vie « dégradée » qui focalise notre préoccupation mondaine immédiate.

Loup Sarion- Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) V
Loup Sarion, Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) V
Loup Sarion- Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) III
Loup Sarion, Comin thru (The dancefloor was a baseball diamond) III

De manière générale, l’attention de Loup se dirige vers des produits de consommation, des copies de copies, et une culture lo-fi (de basse qualité), dont il aime précisément la pauvreté et les étranges pouvoirs d’ensorcellement de masse, comme les bulles de soda, le popcorn, et les couleurs flashy. Fonctionnant par transferts et décalcomanies, Loup agrémente ses socles d’images subliminales : pieds nus se faisant masser, tasse de café se renversant, amenant progressivement la lecture vers une certaine esthétique des fluides, à la fois concrète et abstraite, littérale et allusive.

De ces flux de désirs, de marchandises, et d’images – mélange instable de pulsions scopiques, sexuelles ou orales –, il parvint à détourner les logiques racoleuses, au profit d’une certaine valeur de jouissance. De sorte que si Loup met le off et les surfaces en première ligne, c’est pour mieux dialoguer avec cette pulsion de réel qu’il attrape au détour d’une conversation ou d’une anecdote personnelle. Sweating (you smell like I smell) : Transpiration (tu sens comme je sens). Toujours dans l’action, le verbe suggestif, la scène se teinte d’une présence charnelle, érotique, sexuelle, comme une effusion de fluide, à l’image de ses nombreuses cascades, fontaines, et autres verres imprimés de manière subreptice sur les supports. Le caractère brut et froid de l’installation rencontre alors la poésie latente du réel. Bousculant les petits récits du quotidien, Loup en tire un lyrisme aux accents de punchline : Geysers and waterfalls (booze-up) ou (nervous breakdown) activent leurs propres fictions narratives et nous entrainent dans un érotisme fluide, coulant, suintant.

Loup Sarion - it says that direct sunlight makes it go away faster
Loup Sarion, it says that direct sunlight makes it go away faster
Loup Sarion - U sleeping on me
Loup Sarion, U sleeping on me

De la sale bouffe, des boissons trop gazeuses et trop sucrées, des sacs de sport version cheap d’American Apparel – aussi fashion que ringards, aussi criards que casual –, Loup convoque une poétique d’attraction/répulsion, dont il organise, avec un certain maniérisme brut, les circulations et les feedbacks. Ainsi les vaines tentations hipstérisantes et rassurantes, apparaissent hystériques et anesthésiantes. Les couleurs acidulées tournent à l’amer, le scintillant devient terne ; la réalité passe, tel un masque photoshoppé, au crible d’un feuilletage qui fonctionne comme le pharmakon derridien, à la fois poison et remède.

Ca colle aux doigts, ça agace la faim et ça altère la bouche comme un paquet de popcorn trop salé ou trop caramélisé. C’est une cloison invisible entre soi et l’autre, non plus « promesse d’un plaisir, mais promesse d’un plaisir » [2], ainsi que l’écrivait Georg Simmel. C’est une coquetterie qui agace. Un striptease[3] qui tire précisément sa force de l’accessoire. Discrètement. Subtilement. Nerveusement, Loup étend son territoire à la manière de la graine emportée par le cours d’eau, à l’image du titre de l’une de ses œuvres Waterfall (you can extend the size of your territory by following the watercourse). 

Chute d’eau (tu pourras ainsi étendre la taille de ton territoire en suivant le cours de l’eau).

Loup Sarion - Waterfall (you can extend the size of your territory by following the watercourse)
Loup Sarion, Waterfall (you can extend the size of your territory by following the watercourse)


[1] Boris Groys, En public, Poétique de l’auto-design, Paris, PUF, 2015.
[2] Georg Simmel, « Psychologie de la coquette », in Philosophie de l’amour, Paris, Rivages, 1991.
[3] Laurent de Sutter, Striptease. L’art de l’agacement, Paris, Le Murmure, 2015.

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