Philogonie

Marion Zilio : « Qui contrôle les imaginaires contrôle le récit dominant ! »

(propos recueillis par Mathias Moreau)


Le monde est un tiroir à fond multiple et Marion Zilio le sait. Poursuivant sa critique des appareils de séduction, de conditionnement ou d’émancipation, elle propose avec La lutte des mondes. Délire et fascisme à l’ère des multivers paru aux Presses Universitaires de France dans la collection Perspectives Critiques, un décloisonnement nécessaire des mondes qui nous entourent. Mais la tâche est rude, bombardés que nous sommes par un ensemble disparate d’éléments censés constitués des mondes cohérents. Car la conséquence de cette situation nous conforte souvent dans notre incohérence d’être humain. Plus le monde se divise en autant d’univers parallèles, plus l’individualité disparaît. Au regard des mondes qui se multiplient, l’unique s’évanouit. Qu’en est-il alors de la réalité ? Qu’en est-il de ce qui fait notre monde, celui qui nous entoure ? A l’heure des réalités virtuelles, des images générées pour qu’elles supplantent ce qui est vrai, peut-on encore espérer ? Que peut-on encore espérer ?

Dans un essai où la mise en abîme est … abyssale, Marion Zilio nous propose de continuer à combattre, notamment par le rêve, ce que les firmes technologiques mettent en place pour suppléer nos mondes sensible et intelligible. Puisqu’il semble que nous soyons déterminés à les perdre, que notre perception fine et notre compréhension des concepts nous échappent, tentons, au moins, de regarder ce combat en face. A l’heure des multivers techno-capitalistes, refusons cette fatalité ! Que nous n’ayons plus comme horizon qu’une condamnation à scroller est une chose, que nous assistions à la perte de ce qui fait notre unicité en est une autre !


Vous débutez votre livre en prenant exemple sur les troubles dys, expliquant par là qu’il existe une variété de perceptions comme autant d’êtres humains sur la planète. Le souci n’étant-il pas que la société préfère rendre hommage à tous les orthos, ceux qui rendent droit les personnes dys ?

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai consulté divers « orthos » – orthoptiste, orthodontiste, orthophoniste. Ces pratiques ne corrigent pas par simple bienveillance ou par souci esthétique, mais résultent d’un projet orthonormé que la modernité occidentale a imposé aux corps et aux esprits divergents. Or cette décision s’inscrit dans une généalogie qui s’ignore. Le latin mundus traduit le grec kósmos, qui désignait l’harmonie de l’univers et celle du corps, selon une mise en ordre du chaos. Le mot exprimait également l’idée d’« établir » un gouvernement ou un régime qui en définirait l’ordre. Cette vision a évolué vers un idéal d’universalité qui érigea le « monde » comme ce qui doit être « propre, pur et ordonné », rejetant tout ce qui déborde cette clôture dans l’immonde (ce dont traitait mon précédent essai Le livre des larves, PUF, 2020).
Dans le régime du voir, cette logique s’est traduite par l’imposition d’une perspective linéaire qui….