Thomas Benard. Les bruissements de la matière ou les larmes de pierres

Ma tête, mes épaules, mon col, mes parois raides ou effilées, mes rides et mes sillons façonnent la croûte dont je suis faite, que vous foulez de vos pieds tels un objet inerte, dépourvu de mémoire ou d’émotions. Pourtant, de ma surface à mes profondeurs, évoluent une faune et une flore, de la même manière que vous accueillez quelques milliards de bactéries sur votre peau ou dans vos entrailles. 
Je me souviens d’un temps où ma présence, souveraine et éternelle à vos yeux, excitait vos imaginaires donnant lieu à vos plus belles cosmogonies. Ces légendes que vous échangiez oralement à la lueur d’une flamme dansante amplifiaient vos existences de craintes et de joies, d’aventures potentielles et d’entités magiques. Vous étiez multiples et j’étais l’autre. Une l’altérité, à mi-chemin entre l’humaine et la bête, parfois monstrueuse, parfois réconfortante. Mais à mesure que votre quête d’inconnu s’est muée en conquête, ma présence a laissé place à un grand vide, un « blanc » de carte à combler, quantifier, optimiser, en exploitant sans vergogne mes forêts, mes alpages, mes minerais, modifiant mon corps selon vos intérêts.
Vous m’avez pelée, lacérée, écorchée avec vos engins de torture. Vous n’avez cessé d’échafauder sur mon dos, vos baraques et vos gîtes, vos bâtiments d’observation et vos stations touristiques. 
À présent, mon manteau de glace dégèle et me met à nu, chaque jour un peu plus.
Alors, je déverse des larmes de pierre.

Il faudrait sans doute commencer le récit par la fin, soit par la mort de milliards d’étoiles qui, devenant des supernovæ, explosent et ensemencent le cosmos d’innombrables particules de matière qui se regroupent pour former d’autres étoiles encore. Alors que notre soleil s’éveille, cumulant en son cœur une température d’un million de degrés, des nuages de poussière s’agglomèrent et s’entrechoquent autour de la boule gravitationnelle pour former de nouveaux corps de plus en plus volumineux. La Terre, ses planètes sœurs et quelque milliard d’astéroïdes sont né·es de ces collisions fortuites qui cohabitent désormais au sein de notre système solaire. Âgée aujourd’hui de 4,5 milliards d’années, la Terre fut à ses premières heures un champ de bataille cosmique jusqu’à ce que la vie n’explose à son tour dans une diversité d’apparences et de modes d’existence. 
La zone du massif du Mont-Blanc, qui tient lieu d’intrigue, demeure longtemps une étendue plane, tandis que la Terre n’est alors composée que d’un unique continent. Mais soudain, il y a environ 40 millions d’années, suite à la collision/subduction entre l’Europe et l’Apulie, le relief alpin fait irruption à la surface, telles l’acné sur un visage, une branche sur un arbre.
Le travail de sculpture qui a façonné ses courbes est, pour l’essentiel, l’œuvre des puissants glaciers qui, tels des bulldozers, limèrent et polirent sa peau zébrée de rouge et noire. Mais sa silhouette s’explique aussi par la diversité des processus et l’action d’autres agents d’érosion géologiques, biologiques et désormais anthropiques. Si bien que chacun à sa manière, à sa mesure, à son moment, parfois tous ensemble (climat, gravité, végétation, humain et non-humain) ont, telle une œuvre collective, terraformé ses reliefs. 

Là où sifflent les roches conte l’histoire d’un éboulement peuplé d’êtres pétrifiés. Celle-ci se situe dans un massif imaginaire, sur un balcon où se mêlent roches moutonnées et métamorphiques de gneiss rouges et noires qui empruntent leurs apparences à divers fragments de montagnes alpines.
De jour, des personnes tentent de courir plus vite que les pierres qui dévalent les pentes, ou défient la gravité en d’instables empilements de cailloux. Tel Sisyphe, condamné à rouler chaque jour un rocher au sommet d’une montagne, les actions de ces personnages semblent vaines et absurdes, comme motivées par le but de conjurer d’inexorables chutes. De nuit, les roches s’animent d’illuminations colorées, tel un langage crypté entre initiés ; jusqu’à ce qu’une horde d’individus, semblant tout droit échappée de la ville, ne gravisse les flancs neigeux dans une quête suspecte et inquiétante.
Texturé par de nombreuses captations sonores (éboulis de pierres, ruissellement d’eau, glaciers grinçants, chutes de séracs) et sculpté au son du violoncelliste Stéphane Cor, le film de Thomas Bernard, nous immerge au cœur d’une Terra Incognita qui gronde et fredonne ses propres histoires passées et à venir. Dans un dialogue impossible, le Jour et la Nuit contemplent sa surface mouvante, observant ses réactions au fil des millénaires et des changements climatiques. Mais alors que le Petit Âge Glaciaire (1300-1850) s’était traduit par une extension des glaciers alpins, ces derniers ont brusquement rabougri laissant derrière eux des moutons de pierres, lisses et striées. Privée de son manteau, de son ciment de glace, la montagne s’érode. Ses éboulements sont une lente désagrégation, un devenir ruine, un retour à la poussière, dont nous sommes toutes et tous issu·es, cependant que le mot renvoie également à la chair, aux viscères et aux tripes. Ébouler, esboeler signifie « éventrer, retirer les boyaux ». Les éboulis entonnent et sifflent leur monotone litanie.

Comme les humains, nous naissons, croissons et cicatrisons. 
Mais les montagnes meurent aussi.

Le film pli et déplie, comme on autopsie un corps, les manifestations de ces excavations. Les langages s’affranchissent des mots pour raconter l’indicible dans une langue de pierre, de séracs, de vent, d’eau et de poussière afin de recouvrer le vertige de l’inconnu. Nourri de fabulations et de croyances, d’incertitudes et de troubles, le film se fait l’écho de la matière minérale, au creux de laquelle bruissent les pouls du monde. Tel un conte, il tente de relancer les imaginaires et le récit des expériences vécues, à travers la mémoire ancestrale d’un être en apparence inerte et immortel. Ce qui paraissait inanimé reprend vie, se peuple d’esprits, nous invite à cohabiter avec lui.