Surface contre surface

Surface contre surface, exposition personnelle d’Anne Gérard à la Galerie Anne Perré, Rouen, mai 2017.

« Ne pas se noyer. Ne pas perdre pied. Atteindre la rive de l’autre côté ».
Anne Gérard porte une attention particulière au banal et aux apparences. Les robes de mariée ou les chaussures en plastique des poupées Barbie, les papiers peints ou les scènes de divertissement des enfants, les passoires ou les bouées constituent, pour elle, un matériau à partir duquel se construit un réseau d’analogies entre les choses. L’artiste élabore ainsi sa propre herméneutique des surfaces et entend, à travers elles, pénétrer la réalité tout en la critiquant. En travaillant les surfaces de notre postmodernité, ses apparences et ses légèretés, c’est le fond qui remonte à la surface et la réversibilité des valeurs qui opère. Les chaussures des Barbie prennent les allures d’organes ou d’ectoplasmes, le feuilletage des robes celles de lamelles ou de peaux lacérées. La violence se fait latence, jamais perceptible de prime abord, jamais explicitement revendiquée ou désirée.

« Ne pas se noyer. Ne pas perdre pied. Atteindre la rive de l’autre côté ».
Surface contre surface, netteté du dessin contre fluidité de l’encre, légèreté du flotteur contre profondeur des fonds. Pour sa deuxième exposition personnelle à la Galerie Anne Perré, l’artiste Anne Gérard exploite les multiples dimensions métaphoriques de la bouée. Loin de se détacher de toute gravité, c’est par l’équivocité de cet objet que l’artiste pose un regard critique sur notre société. Comment émerger des flots qui nous assaillent de toutes parts ? Comment traverser un océan sans se faire immerger ? La bouée que l’on retrouve dans les activités aquatiques cristallise l’apprentissage d’un autre milieu comme un entre-deux séparant deux environnements. Elle est à l’origine un morceau de bois flottant, mais fixé par un lien : boia signifiant chaîne. Ce lien ténu entre deux écologies se retrouve dans une tension permanente dans sa démarche qui oscille entre les arts dits apolliniens et dionysiaques. D’un côté le dessin se veut précis, net, fendu à l’art de représentation dont il double le monde de ses apparences trompeuses. D’un autre, la peinture ou l’encre qui, à l’image de l’eau est fluide, tend à la dissolution des contours et se présente, à l’inverse, comme l’expression de ce qui est au-delà de toute détermination et de toute identité simplifiante. De ces deux états ou esthétiques, Anne Gérard en sonde l’insoutenable légèreté. Car la bouée est aussi un dispositif de survie, une balise de détresse ou de sécurité, qui arraisonne le monde et l’empêche de sombrer dans les profondeurs.

« Ne pas se noyer. Ne pas perdre pied. Atteindre la rive de l’autre côté ».
Nietzsche, dans le Gai savoir, disait des Grecs qu’ils étaient superficiels… par profondeur ! En poursuivant un art au féminin, superficiel pour certains, Anne Gérard ne cesse de mettre en dialogue le détail et la totalité, la maîtrise et l’imprévisible, la couleur et le trait. Elle parvient ainsi à dépasser les apparences et faire émerger un sens caché, dont la vérité n’est plus un horizon à atteindre, mais un cheminement intérieur nourri de toutes les polarités.

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