Straddle the line between…

Préface de l’exposition « Straddle the line between Form and Function », Galerie Jérôme Pauchant, Paris, juin 2015.

Chevaucher la ligne entre la forme et la fonction, et non plus suivre le corollaire moderniste selon lequel « la forme suit la fonction ». Fruit d’une idéologie fonctionnaliste, stipulant que la beauté d’un objet fabriqué provient de son adaptation à sa fonction, cette formule reste envoutée par l’idée de Beau et prisonnière d’un ravissement orienté pour les choses « nobles » de ce monde.
Dans cette exposition collective, les artistes troublent la ligne de démarcation entre la forme et la fonction, opèrent par transformations : non pas « transfiguration du banal », mais régression à la banalité des objets, à leur puissance mobilisatrice et instigatrice de mondes. Réduction de l’objet donc, à ce qu’il est tel qu’il est, jusqu’à ce point le plus bas, où l’on frôle le réel : cette vie « dégradée » que l’on cherche activement à recouvrir d’un voile de pudeur. Ici se joue le retour vers une ontologie plate, qui engloberait indifféremment le sacré et le profane, le réel et le virtuel, le back- et le on stage, sans hiérarchie ni valeur, mais sans en épuiser pour autant le pouvoir de fascination.
Investissant les lieux communs de notre vie pratique, à l’image des parkings dont on minore l’intérêt jusqu’au moment de leur utilisation, les artistes recomposent notre attachement aux choses dans ce qu’elles ont d’hypermatériel, là « où la matière est toujours déjà une forme, où la forme est toujours déjà une information, et où l’“ immatériel ” apparaît pour ce qu’il est : une fable qui enfume les esprits »[1]. De cette vie mondaine, quotidienne ou ordinaire, seuls les designers semblent avoir le souci d’en organiser l’appareillage complexe qui en révèle le monde. Pourtant c’est bien à partir de cette infrastructure, tant technique qu’économique, que se développent les formes politiques et juridiques, que se déploient nos représentations cognitives, que prennent racine nos affects et notre rapport à soi, aux autres, au monde. Parce que l’appareillage nous traverse, nous construit, nous met en relation les uns avec les autres, il doit aujourd’hui pouvoir se vivre sous la forme d’une expérience esthétique, qui en revisite la portée critique.
Ainsi en va-t-il des bannières en berne réalisées par Loup Sarion. Porteuses d’une forme de rêve collectif qui les redouble en symbole, elles affirment le paradoxe d’être à la fois le véhicule d’une morale consumériste, comme sa bassesse programmée. Chez Irina Lotarevich, les boites de la marque d’outils DeWALT, remplies d’eau croupissante mélangée à des cosmétiques ou du bain de bouche LISTERINE, mobilisent la puissance évocatrice et ornementale des marques placardées sur les murs de nos villes. Chez Hadrien Gerenton, le mobilier domestique se voit détourné vers des usages insolites qui en redéfinissent l’usage, la fonction suit alors la forme ; quand Rachel Koolen investit l’espace de pièces en instance de résurrection. Pour chacun, il s’agit non plus de travailler contre, et à cause d’une base matérielle qui régulerait nos comportements, mais avec et grâce à elle. De ces retournements de regards, les artistes nous présentent la logistique pure, ce par quoi les choses ne sont jamais que ce que l’on projette sur elles, en acquérant leur « essence » par l’usage singulier que l’on peut en faire.

[1] B. Stiegler, Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Paris, Mille et une nuits, 2009.

 

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