Qui représente qui ? Lova Lova

Lova Lova, « c’est des paillettes, des poils et de la sueur ». Cela dégouline de kitsch, d’exotisme et d’érotisme, de couleurs criardes, de pastiches et de postiches. Le règne du simulacre semble avoir dépossédé le bon goût bourgeois et la fièvre d’un tropicalisme factice irradie l’image d’une insoutenable légèreté.

Léa Magnien et Quentin Chantrel ont grandi en Guyane, au sein d’un monde verdoyant, où la beauté de l’Autre et de l’Ailleurs creuse les réminiscences néocoloniales. Terre amérindienne bouleversée par la colonisation esclavagiste, la ruée vers l’or (El Dorado) et la période du bagne, la Guyane est une terre d’immigration, diversement métissée et créolisée par de nombreuses communautés en provenance du Brésil, de Chine, du Liban, du Laos, d’Haïti, des Caraïbes… Situé au nord-est de l’Amérique du Sud, le département français évoque un territoire d’exils, d’explorations et d’expéditions spatiales, dont la relation au « dehors »  –  ainsi que le préfixe ex- le souligne – prépare la véritable apparition des sujets.C’est au sein de cette mosaïque identitaire, où les fantasmes différentialistes et universalistes recomposent les rapports de domination et de minorités, que le collectif sonde et détourne l’imaginaire racoleur du « tropicool » pour en révéler l’impérialisme latent. 

Blanc, Métro, de culture occidentale, le collectif aux familles métissées navigue au sein d’une créolisation que la couleur de leur peau rend invisible, les exposant au risque de l’appropriation. Entre intégration, insertion et assimilation, le duo aborde les notions complexes d’identifications et de devenir-autre, par un jeu d’apparats et d’alternances devant et derrière l’appareil. Tour à tour sujet et objet, le collectif Lova Lova fait un usage indiscipliné des parures pour parodier les pouvoirs hiérarchiques et décoloniser les imaginaires par l’usurpation vestimentaire. Au cœur d’un double mouvement d’émancipation et d’assignation identitaires, les mascarades incarnent dès lors les armes et le théâtre d’une joute qui, à l’image du carnaval, sature les clichés.

Leurs séries aux titres ambivalents, Créatures exotiques, Parade tropicale ou Tourists Fever, traduisent le regard condescendant porté sur l’autre et retourne la question de qui est sujet. L’exotisme y devient une lame à double tranchant qui altère les points de vue pour comprendre l’altérité sans la réduire à soi. Ainsi le collectif segrime-t-il ; sedéguise, setravestit, se« toulouloulise ». Personnage typique du carnaval à Cayenne, le Touloulou rappelle les bourgeoises de la période coloniale qui, endimanchées et gantées, craignaient la morsure du soleil et la perte de leur suprématie blanche. Il identifiera par la suite les femmes dissimulées de la tête aux pieds qui, en séductrices mystérieuses, invitent les hommes à danser lors du Bal Paré-masqué. Il prendra enfin, avec les Touloulous Sales souvent travestis par des hommes, les allures d’une parade anarchique, prompt à la critique consumériste. 

Personnage anonyme et équivoque, diversement réapproprié selon les époques, le Touloulou se situe au point de rencontre et d’intersection entre différentes luttes minoritaires contre les formes de domination coloniale, hétéro-patriarcale ou néolibérale. À l’origine, le carnaval guyanais fut importé par les colons européen et prohibé aux esclaves qui, bravant l’interdiction, le pratiquèrent lors de fêtes clandestines. Il incarnait, selon son étymologie carosignifiant chair, l’occasion de déchaîner les corps, de commémorer les cultes et de tourner en dérision les maîtres. Partout et de tout temps, le carnaval s’est affirmé tel un outil de transgression politique, de contestation et de résistance, où le camouflage identitaire devenait la promesse à de multiples personnalités. 

Chez Lova Lova, le Touloulou manifeste l’idée que la féminité n’est jamais qu’une mascarade que l’on endosse pour performer ou échapper à son genre. Leurs mises en scène, surjouant parfois l’exotisme des odalisques orientalistes, déstabilisent le pacte allégorique de la période coloniale. Elles révèlent et perturbent. Elles retournent le regard masculin (male gaze) qui objectivise et fétichise, de manière sexuelle et mercantile, le corps des femmes. De sorte que le spectacle des attributs du féminin ou l’omniprésence du rose, que l’on associe à la chair, la sexualité, l’amour, le kitsch, la gourmandise, l’enfance ou la fleur dont la couleur tire son nom, exacerbent la réversibilité de leurs images. Ces catégories ordinairement dévaluées ou l’exhibition de seins nus, transformés en armes et non plus en objet de convoitise publicitaire, détournent l’oppression des femmes et de tous autres vivants, humains ou non-humains, au profit d’une lutte convergente. À l’inverse, la peau blanche des Métros — du colon au touriste prompt aux voyages et à l’exotisme consommatoire — porte les stigmates de leur condition. Complice, le soleil trace la ligne qui fait de leur tête rouge un socle posé sur un corps blanc, dont les bras tout aussi écarlates semblent coupés comme ceux de Vénus. 

De même que le carnaval permettait un marronnage symbolique aux esclaves, les mascarades de Lova Lova rendent manifestes les invisibles et les minorités qu’une culture dominante, chrétienne, hétéronormée et patriarcale assujettit. Devenu·e·s anonyme·s, camouflé·e·s et maquillé·e·s, les individu·e·s affublé·e·s de leur masque social (de l’archétype de la féminité, de la masculinité ou du bon travailleur) disparaissent sous les plis de notre appartenance commune au monde. Les photographies de Lova Lova portent en cela l’empreinte d’une créolisation qui s’affranchit des identités stables et éternelles pour naviguer dans les zones floues du métissage et des rencontres. Elles décentrent l’hégémonie des regards et circulent entre les points de vue, au sein d’une Guyane multiculturelle où se rejoue constamment la question du « qui représente qui ? ».