Qui représente qui ? Lova Lova

    Les images de Lova Lova dégoulinent de kitsch, d’exotisme et d’érotisme, de pastiches et de postiches. Le règne du simulacre semble avoir dépossédé le bon goût bourgeois et la fièvre d’un tropicalisme factice irradie la surface d’une insoutenable légèreté. Léa Magnien et Quentin Chantrel ont grandi en Guyane ; terre d’immigration diversement métissée et créolisée par de nombreuses communautés. C’est au sein de cette mosaïque identitaire, où les fantasmes différentialistes et universalistes recomposent les rapports de domination et de minorités, que Lova Lova sonde et détourne l’imaginaire racoleur du « tropicool » pour en révéler l’impérialisme latent. Entre intégration, insertion et assimilation, le duo aborde les notions complexes d’identifications et de devenir-autre, par un jeu d’apparats et d’alternances devant et derrière l’appareil. Tour à tour sujet et objet, se photographiant ou photographiant les membres de leur famille ou proches, Lova Lova fait un usage indiscipliné des parures pour parodier les instances de pouvoirs et décoloniser les imaginaires. Au cœur d’un double mouvement d’émancipation et d’assignation identitaires, les mascarades incarnent dès lors les armes et le théâtre d’une joute qui, à l’image du carnaval, sature les clichés, en s’affirmant tel un outil de transgression, de contestation ou de résistance.

    Leurs séries aux titres ambivalents, Créatures exotiques, Parade tropicale ou Tourists Fever, traduisent le regard condescendant porté sur l’autre et retourne la question de qui est sujet. L’exotisme y devient une lame à double tranchant qui altère les points de vue pour comprendre l’altérité sans la réduire à soi. Ainsi le collectif se grime-t-il ; se travestit, se « toulouloulise ». Personnage emblématique du carnaval à Cayenne, le terme Touloulou désigne initialement toute personne déguisée. Il identifiera par la suite les femmes dissimulées de la tête aux pieds qui, en séductrices mystérieuses, invitent les hommes à danser lors du Bal Paré-masqué. Endimanchées et gantées, leurs costumes rappellent les bourgeoises de la période coloniale qui craignaient la morsure du soleil et la perte de leur suprématie blanche. Ce personnage se retrouve enfin avec les Touloulous Sales, des carnavaliers disrupteurs dont la parade anarchique est souvent l’amorce d’une critique sociétale. Le Touloulou se situe en cela au point d’intersection entre différentes luttes minoritaires contre les formes de domination coloniale, hétéro-patriarcale ou néolibérale. Chez Lova Lova, il exacerbe l’idée d’une féminité comprise comme une mascarade que l’on endosse pour performer ou échapper à son genre. Leurs mises en scène, surjouant parfois l’exotisme des odalisques orientalistes, déstabilisent le pacte allégorique de la période coloniale. Elles révèlent et perturbent. Elles retournent le regard masculin (male gaze) qui objectivise et fétichise, de manière sexuelle et mercantile, le corps des femmes. De sorte que le spectacle des attributs du féminin ou l’omniprésence du rose — que l’on associe à la chair, la sexualité, l’amour, le kitsch, la gourmandise, l’enfance ou la fleur dont la couleur tire son nom —, exacerbe la réversibilité de leurs images. Ces catégories ordinairement dévaluées, de même que l’exhibition de seins nus, transformés en armes et non plus en objet de convoitise, détournent l’oppression des femmes et de tous autres vivants au profit d’une lutte convergente. À l’inverse, la peau blanche des Métros — du colon au touriste prompt aux voyages et à l’exotisme consommatoire — porte les stigmates de leur condition. Complice, le soleil trace la ligne qui fait de leur tête rouge un socle posé sur un corps blanc, dont les bras tout aussi écarlates semblent coupés comme ceux de Vénus. 

    Les photographies de Lova Lova portent l’empreinte d’une créolisation qui s’affranchit des identités stables et éternelles pour naviguer dans les zones floues du métissage et des rencontres. Elles décentrent l’hégémonie des regards et circulent entre les points de vue, au sein d’une Guyane multiculturelle où se rejoue constamment la question du « qui représente qui ? ». 

    novembre 2020