Du kitsch au WTF #02

Matthieu Roquigny. Du kitsch au WTF // Part. 2. Revue Branded #13, janvier 2016.

Si de nombreux artistes détournent les objets du quotidien afin d’en révéler la magie ou l’extra-ordinaire, Mathieu Roquigny en investit la part humoristique, la poussant jusqu’à l’extrême d’un What The Fuck !!! Devenue populaire avec la culture internet des jeux vidéo, des Tumblr et de YouTube, l’expression WTF renvoie, dans l’imaginaire collectif, à une esthétique virale et généralement low-fi qui souligne l’incongruité de nos faits et gestes.

Photographe de formation, Mathieu se fait l’archiviste de ces micro-évènements qui, des moments de repas au sommeil, en passant par les commodités, résument les cycles répétitifs de nos journées. Dans DIARY, Mathieu crée un inventaire particulier composé de WC, de sleepers, de bistouquettes ou de cendars. Le protocole est invariant : formalisé et systématique, il produit une vision normalisée et typologique du quotidien. Si le souci de frontalité, l’absence récurrente de contexte, ainsi que l’apparente neutralité des images s’inspirent de la tradition documentaire, ses clichés sont plus proches de l’univers caustique de Martin Parr, ou des pratiques amateurs, que des grands naturalistes. Des flashs aux captures, son esthétique rappelle les codes visuels transitant sur les réseaux, où la loufoquerie inspire l’acte photographique. Dans sa série Blackout, par exemple, des mises en scène aberrantes témoignent d’un souvenir abscons. Sorte de flash d’une mémoire trouée, la photographie se présente comme un rêve brumeux ou une scène de crime dont on chercherait à restaurer la cohérence. Certes les filles sont séduisantes et la photographie attractive, mais sous ce flash aveuglant, c’est davantage le désir de saturer l’espace des images et de suspendre provisoirement le spectacle qui se met en scène ; comme si pour que la chose soit vue, il fallait bruler la rétine, inonder d’un flash trop violent la scène du crime.

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À l’instar de 4 PM ritualisant ses jours depuis 2006, Mathieu dilate le temps à l’infini, fait d’une fraction de seconde un moment d’éternité qui inscrit ses séries dans le temps long de la collecte. Aussi, n’est-ce pas tant le désir de « représenter la quotidienneté » que de se tenir dans une «quotidienneté de la représentation »[1], qui motive l’artiste : il s’agit de se fondre dans le réel et ses flux plutôt plus de constituer un calque austère de la réalité.
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En répertoriant son environnement, selon un principe d’équivalence, où toute chose est également belle, vraie et sérieuse, Mathieu lance un défi à la bonne morale et aux conventions sociales. Si son art frise l’insolence, c’est avec désinvolture et humilité qu’il s’empare des petits riens, les déployant de l’image à l’objet, de l’observation à la construction. Ainsi en va-t-il de l’œuvre « Maison Close », un château de cartes érotiques composées de pin-up des années 50. Pensé comme un pied de nez aux images dites « cochonnes », cet échafaudage repose sur un difficile équilibre où, comme il l’explique lui-même, « la pulsion scopique tend vers la fragilité par l’entremise du jeu ». Sorte de vanité contemporaine, elle devient l’objet d’un détournement de fond et de forme. Mathieu s’amuse de l’absurdité du monde, fait de nos gestes répétitifs le motif de formes primitives lesquelles, davantage que de renvoyer à une supposée aliénation, convoquent une nouvelle manière de percevoir l’insignifiance et sa poésie latente. Dans Premier Souffle, ce sont les poussières de mines de crayons de couleur taillés de manière obsessionnelle qui font l’objet d’une mise en espace. Collées en cercle, ces compositions géométriques et minimalistes sont sublimées, littéralement recyclées. Cet aspect devient alors un moteur de son œuvre qu’il travaille jusqu’à l’épuisement, voire sa disparition.

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Between Me & Us, débutée en 2011, est une accumulation de bouteilles de whisky remplies des cendres de cigarettes ayant très certainement accompagnée leur absorption. Cycle d’un moment de flottement, où l’alcool et le tabac fonctionnent comme des vases communicants, Mathieu procède par consumation et consommation. De la destruction pure et simple que présente le verbe consumer, l’artiste convoque un art de la consommation supposant, lui, une destruction utile, destinée à quelques usages.
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Non sans une certaine dose d’ironie, Mathieu révèle le kistch de notre époque afin d’en synthétiser l’essence joyeuse ou jouisseuse et, se faisant, semble faire sienne la traduction du terme allemand kitchen, signifiant « ramasser des déchets dans la rue ». Mais en passant de la photo à l’installation, d’un humour distancié à un humour incarné, sa démarche glisse vers un second degré plus proche de la culture WTF. Du kitsch au WTF, Mathieu Roquigny livre un éthos contemporain dont on aurait tort de sous-estimer la portée sociologique. Car si la formule appartient à l’air du temps, tout en étant asphyxiante, elle brille d’une médiocrité plus voyante. Elle devient un baromètre de nos valeurs et met au défi l’observateur ; elle fabrique l’événement, plus qu’elle n’en signale la mièvrerie.

[1] Julien Verhaeghe, Art et flux. Une esthétique du contemporain, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 31

Courtesy de l’artiste.

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