Les Blessures. Matthieu Boucherit

Texte de présentation de l’oeuvre « Les blessures » de Matthieu Boucherit.

29 novembre 1985, Paris Match publie en « Une » le portrait d’Omayra Sanchez, « celle qu’on n’oubliera jamais ». Le regard noir et les mains gonflées d’eau, le monde assiste en direct à la mort d’une fillette de 13 ans, dont le corps prisonnier dans les décombres du volcan colombien n’aura pu être sauvé.
11 septembre 2001, 9 h 41 min 15 s, Richard Drew photographie « The Falling Man ». Se détachant d’une composition striée, un homme se défenestre, tel un ange, pour échapper aux flammes du World Trade Center.
Été 2003, Amnesty International fait état des violations des droits de l’homme à l’encontre des détenus irakiens dans la prison d’Abou Graïb.
5 juin 2013, le photoreporter Laurent Van der Stockt donne la preuve de l’usage d’armes chimiques en Syrie.
Tchétchénie, Rwanda, Syrie, Palestine, Visages de femmes brûlés à l’acide ou radeaux de fortunes au large des côtes méditerranéennes.
Autant de photos qui frappent notre imaginaire et mobilisent l’opinion publique le temps d’être recouverte par un nouveau cliché. La guerre est devenue mentale et a mis le visible en crise, elle se poursuit désormais sur les territoires des imaginaires et forge ses armes dans la terreur et les angoisses qu’elle suscite. Ces images qui pullulent dans les médias ou sur les réseaux, alimentés par des professionnels comme des amateurs, les blockbusters ou les vidéos terroristes diffusées sur YouTube, participent d’une surenchère du visible qui construit l’évènement comme un dispositif esthétique, dont l’onde de choc est parfois plus nocive que des balles réelles. Les attentats du 11-septembre auront ainsi servi de prétexte au gouvernement Bush pour envahir l’Irak et poursuivre leur « guerre préventive » en Afghanistan, la révélation des tortures de la prison d’Abou Graïb n’aura pas suffi à fermer celle de Guantanamo. La ligne rouge tracée par le gouvernement Obama aura été effacée alors qu’il fut prouvé que le régime de Bachar Al-Assad utilisait des armes non conventionnelles contre la rébellion. Les femmes continuent de mourir sous les coups des hommes, les réfugiés à se noyer.

L’oeuvre de Matthieu Boucherit pourrait être comprise comme une tentative de réflexion, à la fois vaine et nécessaire, autour du destin des images. Depuis les Pères de L’église jusqu’aux fake news, ces dernières ont toujours été suspectées ou élevées au rang d’icônes. Entre leurs effets de croyances, de vraisemblance, de propagande ou de sidération, une même querelle traverse les siècles, car qui détient les pouvoirs de l’image détient celui des consciences. Parce qu’elles construisent le monde bien plus qu’elles ne l’enregistrent, les photographies portent en elles une responsabilité. La question n’est plus de savoir si l’image est vraie ou fausse, si elle alimente les fantasmes ou dispense d’agir, si elle esthétise la misère ou redouble notre duplicité aux systèmes qu’elles dénoncent. Ce n’est pas notre rapport au visible ou à l’invisible qui en fait son essence, mais sa relation particulière à son économie, à la logique de circulation des regards dans laquelle elle s’inscrit. Pendant que l’on se détourne de la réalité en se demandant s’il faut montrer la violence ou s’il convient de la dissimuler, si la surabondance médiatique mène à l’indifférence ou si elle contraint l’oeil à fuir face à notre impossibilité à agir, Matthieu Boucherit aménage une zone frontière et critique, en donnant à ses images une fonction plus haptique qu’optique.

Débutée en 2008, la série «Les Blessures» se présente comme des écorchés que l’outil pansement du logiciel de retouche Photoshop chercherait illusoirement à réparer. Les tons rosés rappellent ceux d’un épiderme abîmé, ils incarnent une image latente, dont on ne sait si elle est sur le point d’apparaître ou de disparaître. Du document archivé dans les arcanes de L’Histoire au souvenir brumeux d’une mémoire blessée, cette série affirme la volonté d’agir sur les images à défaut de pouvoir agir sur le monde, ou d’apaiser les traumatismes. Au total, plus de 250 clichés plus ou moins connus du grand public auront été délivrés des atrocités qu’ils renfermaient. Les cicatrices refermées, les impacts de balles disparus, les traces de sang éclipsées, le vide et l’insignifiance qui les traversent manifestent désormais une violence symbolique avec laquelle nous pouvons tenter de vivre en accueillant dignement les drames passés.

Mais il ne suffisait pas de retoucher l’histoire en affirmant ses dénis ou ses stratégies culpabilisantes, encore fallait-il pour Matthieu Boucherit inventer une technique qui en absorberait, sans les nier, les blessures. Les laptopogrammes ont été réalisées par contact avec l’écran de nos ordinateurs (laptop), de sorte que seule l’image, en tant que support de mémoire, subit la violence de l’écran par insolation. Le papier sensible de la photographie argentique a été littéralement « expeausé », comme s’il fallait toucher par la pensée, chercher à rendre sensible plutôt que visible l’événement. Cramée par l’écran, l’image est ensuite fixée par chimie, sans être révélée au préalable. Parce que la guerre se situe désormais dans les imaginaires et son trafic quotidien, Matthieu Boucherit absorbe les faits pour les porter sur une autre échelle temporelle : non pas celle de la mémoire courte, truffée de clichés vendus au monde entier, mais celle de la perpétuation qui fixe l’événement et grave son empreinte dans nos mémoires.