Le ballon de baudruche…

« Le ballon de baudruche dans l’art contemporain. McCarthy vs Koons », Critique comparée, Revue Branded #9, novembre 2014.

On l’a vu sous la forme du plug anal avec Paul McCarthy, place Vendôme, et à la Monnaie de Paris ; on le voit sous la forme des Inflatables ou du Ballon Dog en inox, pour la rétrospective Jeff Koons à Beaubourg.
Monumentale, gonflée d’air ou bourrée de plomb, kitsch au possible, la baudruche incarne cette boursouflure de l’art contemporain, cette montée en puissance de la bulle spéculative liée au marché de l’art. Joujou des grands – à des prix qui défient l’entendement –, boom party ou porno parade, le ballon, c’est la fête dans l’art et l’art des enfantillages. C’est du vent contenu dans une forme étanche, et si possible aussi comique que lubrique. Régressif ou grotesque, son mode de fonctionnement est celui de la boucle : le ballon devient une œuvre d’art – un ready-made signé –, l’œuvre se transforme en divertissement, et le divertissement fait œuvre. Le tout forme un jeu de séduction qui use de signes déjà passés au crible du semblant, et qui nous abuse par la même occasion. Légèreté du ballon, ivresse de l’hélium, enveloppe de latex. Puis, le risque d’un grand boom, d’une explosion en pleine face.
Pourtant, mettre Koons et McCarthy dans un même panier revient à écraser leur singularité. Ces deux stars américaines de l’art contemporain seraient plutôt l’avers et le revers d’une même pièce : l’un élève le kitsch au rang d’art, pousse à l’extrême le bling et les effets de surface ; l’autre rabaisse ses thèmes, les souille et les livre à une entreprise scatologique. L’un sacralise, l’autre profane : foire de l’art chez le premier, art foireux pour le second. Dans le même temps, cependant, l’un comme l’autre pose les enjeux culturels du capitalisme tardif, subvertit sa logique du fétiche, déplace la critique de la fantasmagorie de ses marchandises, travestit sa culture pop, et réinvente le rêve américain.

Illustration exemplaire avec McCarthy, à l’occasion de la réouverture de la Monnaie de Paris, reconvertie en « Chocolate Factory », traduire : usine à merde. Accueilli par une forêt d’arbres gonflables – de godes et de plugs –, le visiteur part du sentiment fébrile qu’il est en train de se faire prendre. Usine dans l’usine, théâtre dans le théâtre, où le luxe des moulures dorées de la Monnaie rencontre l’armature froide et métallique d’un décor de cinéma. De cette fabrique de pères noëls et de plugs anaux en chocolat, promis à l’excès – au déraillement d’une machine qui s’emballe –, l’exposition fait le pari de l’absurdité. McCarthy va jusqu’à inviter le spectateur à débourser une cinquantaine d’euros pour une œuvre produite en édition illimitée. Les travailleuses-performeuses, perruques blondes au carré et vestes rouges « moulins », répètent, tels des automates ou des poupées serviles, des gestes en continu, que l’on épie, comme des contrôleurs, derrière de petites ouvertures. L’odeur du chocolat devient peu à peu nauséabonde, et les râles de l’artiste diffusés dans la salle, suite à son agression place Vendôme, oscillent entre une impression d’agonie et de soupirs concupiscents.
Ça déborde, et l’on se sent oppressé. Le décor ne laisse que peu de place à la circulation. On est soi-même contraint, bouché, envahi par le stock de chocolat qui s’amoncelle de toutes parts. Éphémère, la denrée excrémentielle est vouée à sa perte, comme l’est le lâcher de baudruches au gré des vents. La manufacture mime la décadence d’une société de consommation en débandade, où le plaisir et la vérité du monde se nourrissent de la folie qu’elle auto-engendre. Le ballon, ou l’envol de la déliquescence dans l’art ; insoutenable légèreté.

Chez Koons, c’est tout l’inverse. On reste en surface, dans le politiquement correct, dans le miroitement de l’insignifiance, le spectacle du spectacle, jusqu’au point, tautologique et forclos, d’un art auto-complaisant. Vanité du monde, comme de son créateur, ex-trader à Wall Street, parfaitement rodé aux logiques capitalistes. Ses œuvres, rutilantes et gonflées, ont ce quelque chose d’accompli, d’« obscène », comme l’écrivait Baudrillard, qui liquide les valeurs et semble voué à une dévoration immédiate. À la fois fétiche et totem, le chien en baudruche – record mondial des ventes pour un artiste vivant –, devient le fidèle compagnon d’un libéralisme artistique obéissant et domestiqué, « bête » et amusant. Mais il est aussi le reflet kitsch d’une société ayant fait de l’art un ornement de masse, qui affirme son inéluctable devenir décoratif. Du ballon au bibelot, il n’y a qu’un pas, que Koons opère avec flegme et allégresse.
À la différence de McCarthy, le ballon devient l’incarnation d’un objet, éphémère et sans qualité, promis à la pérennisation. Le léger devient lourd, le latex inoxydable, la forme ronde et suave la promesse d’un plaisir ou d’un bonheur dans la chose, plongeant l’homme dans une quête (é)perdue de sens. Magie du ballon, qui se réfracte dans les yeux de l’enfant, qui l’hypnotise de ses scintillements. Mais aussi, souffle de vie, à en croire l’artiste, pour qui : « Le ballon est gonflé par la respiration, comme un corps. Sans la respiration, sans la vie, il s’effondre. La forme disparaît… »[1]. La baudruche koosnienne réalise alors l’évidence dans laquelle nous baignons, et qui nous fait doucement planer. Elle devient un baromètre mesurant la pression atmosphérique de notre milieu artistique.

Exposés dans des espaces publics, ou distribué sous la forme d’un sac trendy par la chaine de vêtements bon marché H&M, Tree Plug de McCarthy et Ballon Dog de Koons organisent leur propre logique sémantique, leur propre sphère symbolique. Comme la publicité, l’allégorie de la baudruche vient de ce qu’elle est formelle et légère, circule sans entrave, et manifeste son essence visible : le prix. Marchandises assumées, ces œuvres intentent une critique à la fonction critique et élitiste de l’art. Subversives, elles ne sont, en définitive, que plus consensuelles, et jouissives. De là résulte le paradoxe entre leurs ambitions artistiques et le résultat somme toute convenu ou attendu : la vandalisation de The Tree, place Vendôme, n’a que plus largement profité à la promotion de l’œuvre de l’artiste.

Reste que l’excès de Koons et l’excédent de McCarthy poussent à l’extrême les relents du capital, proposent, dans la déliquescence et l’ambivalence, l’exécution jusqu’au-boutiste de ses formes. Jusqu’au bout, cela veut dire jusqu’à l’extrême de son mouvement, jusqu’au « passage aux limites » d’un système qui, arrivé à son seuil, va en s’autodétruisant. De sorte que si le kitsch de la baudruche appartient à l’air que nous partageons, mais est asphyxiant, il brille néanmoins d’une médiocrité plus voyante. Sacralisée ou souillée, statufiée ou crevée, la baudruche désigne probablement une bombe à retardement, dont on est curieux de découvrir la portée de tir.


[1]. Philippe Dagen, « Dr Jeff et Mr Koons », in M le magazine du Monde | 21.11.2014, 

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