Google.War – Matthieu Boucherit

Matthieu Boucherit. Google.war

Comment décortiquer les dispositifs de visibilité du contemporain, ceux-là mêmes qui organisent l’architecture du web, dictent et prescrivent ce que l’on voit ? Techniques plus ou moins invisibles, plus ou moins invasives, les moteurs de recherche, les vignettes de Google images, les effets de scoop, de buzz ou de likes sont autant d’outils manipulés et qui nous manipulent. Ils sont l’appareillage complexe d’un éventail panoptique informationnel qui ne reflète, en fin de compte, que la loi de sa propre spirale.

Initié en 2013, le projet Le poids des images de Matthieu Boucherit aborde notre rapport aux images et leur impact dans une logique de flux et de reflux médiatique. Quand les images deviennent les ombres et les doublures d’elles-mêmes, quand le selfie de Kim ou les fesses de Justin focalisent autant l’attention que celle d’un petit garçon syrien gisant sur une plage de Turquie, quand l’onde de choc se dissout à la surface de l’image et que celle-ci, polie par des yeux qui ne savent plus voir ou qui ont trop vus, se consomme et se consume, la puissance scopique se fait l’écho d’une passion du réel dévorante. Dans un geste iconoclaste, mu par une volonté de montrer ce qu’on ne saurait voir, Matthieu Boucherit efface pour mieux réécrire l’histoire, opère par soustraction afin de se loger dans cet écart minimal qui met le réel à nu.
L’installation Google.WAR évoque la corrélation entre les images et la définition du conflit révélée par celles-ci. Composée de plusieurs pièces, elle aborde notre rapport aux archives numériques dans un contexte de fouille Internet. Il y a d’abord ce tableau noir, réalisé en réserve, évoquant les caractéristiques du web prédictif. Si l’œuvre désigne les propositions formulées par le moteur de recherche en cours de saisie, en révélant l’organisation souvent économique de la requête war, elle nous met bien davantage face à nous-mêmes et à la bulle sémantique dans laquelle on se trouve enfermé. Placé sous verre, l’écran noir renvoie par défaut notre propre reflet, comme si toute recherche internet était en fin de compte motivée par l’attente que l’on s’en fait.
Si le mot WAR signifie la guerre, il signale également le fichier informatique utilisé par Google pour archiver des données (Web application Archive). De cette homologie, Matthieu Boucherit travaille l’absurdité d’un geste qui se répète, qui retranscrit de manière quasi tautologique les archives du web à partir du mot. Reproduites à l’encre, vignettes après vignettes, selon le dispositif du célèbre moteur de recherche, les images sont ensuite dissoutes en totalité ou en partie, représentant ainsi la guerre des images plus que la guerre en images. Reliquat d’émotions, chacune des peintures se dilue dans un indiscernable, une sorte d’éthos contemporain, où seul subsistent le jeu des contrastes et des couleurs, des formes et des profondeurs. Plus de 1600 peintures, correspondant aux 16 pages de recherche, ont ainsi été réalisées. Progressivement se perçoit une définition « imagée » de la guerre : les tons de gris, des premières pages, évoquant les Grandes Guerres, se mêlent aux couleurs chamarrées d’Internet. Peu à peu, la guerre se fait films d’action ou jeux vidéo, spectacle ou fantasme d’une société où le bien et le mal diluent leur sujet en autant d’objets de consommation.
L’installation propose ensuite une série de cadres découpés dans du papier cartonné révélant un millier de vignettes. Reprenant avec exactitude le positionnement de chaque image de la recherche Google, les « passes partout », utilisés d’ordinaire pour mettre en valeur une œuvre, ne définissent plus qu’une forme architecturale composée de fonds noirs. En supprimant les images, l’artiste travaille en négatif le principe de saturation, faisant de la disparition une réponse aux flux de données, d’images ou d’affects.
Prenant le contre-pied d’un système d’informations instantanées, Matthieu Boucherit réalise enfin un feuillet composé de 200 pages, retranscrivant à la main les codes informatiques de cette même recherche. À la fois laborieuse et mécanique, l’écriture de ces lignes évoque la forme non visible de la machinerie Google. Ces adresses numériques que l’on tient pour cryptées, deviennent alors un travail de mémoire permettant de dépasser l’image. Ainsi chaque adresse apparaît comme une légende dont le traitement et la répétition obsessionnelle se révèlent plus proches de la performance physique ou d’un acte de résistance. Ici la lenteur s’oppose à l’obligation contemporaine de vivre et d’agir en « temps réel ».
Avec cette proposition, Matthieu Boucherit prolonge sa réflexion sur le destin politique des images et entend replacer le regardeur au centre d’un dispositif dont il est à la fois l’acteur et le spectateur.

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