Esthétique du drone. Mark Lewis

« Esthétique du drone », Exposition Above and Below de Mark Lewis au Bal, parisART, mars 2015. À lire ici.

L’exposition de vidéos «Above and Below» de l’artiste canadien Mark Lewis, explore au Bal une nouvelle géographie territoriale et humaine qui nous embarque au-dessus et au-delà, mais aussi au travers et à l’envers. Alternant plans fixes et vues embarquées sur un drone, grands et petits écrans, les vidéos tissent entre frontalité et immersion une poétique des micro-évènements.

Survolant ce qui se révèle être une autoroute fermée à la circulation automobile, dans la vidéo Above and Below The Minhocao — donnant son titre à l’exposition —, ou surplombant une ancienne forteresse, dans Forte!, on plane silencieusement, éliminant peu à peu l’horizon au profit d’un plan cartographique. Les perspectives se renversent vers une vue aérienne, celle politico-militaire d’un œil omniscient, qui observe, surveille, enregistre en continu le moindre détail. Veille permanente, ou regard persistant, l’œil mécanique jamais ne sourcille, ne s’émeut, ou ne juge. Parce que le drone est cet engin de patrouille qui, à force de tout consigner, schématise des formes de vie, il se tient également au plus près du détail.

Tout voir, tout le temps, rend attentif à l’ordinaire, à ce qui est là sous nos yeux mais que l’on ne sait plus voir, tels les «Extras» (les figurants) d’un film, ou un sans-abri en prise avec son quotidien à l’instar de la vidéo en plan fixe Cold Morning qui montre un SDF agençant ses menues affaires après une nuit passée dans la rue. En reprenant le procédé militaire du «Phantom Shot» qui consiste à filmer au moyen d’une caméra fixée sous un train ou sur une tête de missile, s’opère ici un passage de la surveillance à la veille.

En plans fixes ou télécommandées, ces images permettent à Mark Lewis de se tenir à distance. La distance nécessaire à l’émergence d’un regard machinique et pourtant singulier, scrutateur et bienveillant : qui voit mais ne juge pas, perçoit mais n’épier pas. De telle sorte que s’instaure un rapport de veille avec l’environnement, au sens où il ne s’agit plus de «garder un œil sur», mais de «prendre soin de». En laissant advenir le réel, par la capture continue des aléas du quotidien, le regardeur est invité à pénétrer d’infimes interstices. Au sein de ces failles, le réel se dépouille de la réalité, de ses codes et de ses normes ; elles mettent en valeur la «vie nue» (Giorgio Agamben), comme simple fait de vivre. Or c’est précisément cette «vie nue», des êtres ne possédant rien et rien d’autre qu’eux-mêmes, des minorités réduites au silence qui, sous l’œil mécanique, deviennent paradoxalement l’enjeu d’une résistance.

Cette démarche est particulièrement présente dans la vidéo The Pitch: Mark Lewis, au centre de l’écran, est filmé dans un hall de gare à Londres en train de lire un texte en faveur des «Extras» — terme qui désigne les figurants d’un film, mais qui évoque aussi la notion de surplus. Il attire ainsi l’attention sur les attitudes a priori insignifiantes des passants et transforme le spectateur en regardeur. Chaque micro-geste (la manière dont un tel refait son lacet, regarde l’heure ou lit son journal) apparaît singulier, coupé de la logique ordonnancée du monde. Si les «extras» ont pour fonction de «remplir un espace», de lui donner «l’air du réel», comme le commente Mark Lewis, le semblant n’apparaît que plus vrai. Cette posture de retrait, travaillée par une alternance de séquences animées, voire vertigineuses, et de plans sobres et minimalistes, pointe des petites histoires mettant en défaut la grande histoire, celle tenue par les hauts lieux du capitalisme-monde.

Les micro-gestes, du fumeur de cigarette au couple se donnant la main, deviennent des manifestations discrètes de surface qui se caractérisent comme un matériau par lequel on pénètre le réel. A travers ces séquences, deux ordres rentrent constamment en dialogue: le détail et la totalité; le point et le plan; l’image comme construction d’un regard attentif, d’une part, les enjeux de la globalisation et des macro-dispositifs, d’autre part.

Dans Above and Below The Minhocao, le drone voltige au-dessus d’une autoroute qui serpente entre des immeubles. Fermée aux voitures le soir et le week-end, elle devient un espace de loisir pour les riverains. Ce moment de répit souligne, en retour, les ravages opérés par les infrastructures économiques de la ville; quand le drone, véritable technologie de contrôle et de régulation, devient le témoin de ces instants de liberté.

Dans la vidéo Forte!, c’est la logique militaire qui est détournée. Reconvertie en lieu de tourisme, la forteresse destinée à l’origine à assurer les fonctions d’avant-poste de contrôle et de défense, se trouve sous le joug d’un drone qui l’espionne. Le dispositif panoptique se mute en poétique icarienne. Si par les plans aériens, les corps paraissent réduits à de simples motifs ornementaux, des points mobiles et colorés, ils n’en deviennent pas moins des sujets de masse, dont les mouvements inventent une chorégraphie à chaque instant.

Ce travail se nourrit de la tension permanente entre macropolitique des infrastructures et micropolitique des laissés pour compte. Lecture marxienne s’il en est, la démarche de Mark Lewis se veut tout autant, si ce n’est davantage, contemplative. Surplombant les montagnes, on navigue entre vertige et méditation, entre l’immensité des espaces et le surgissement imprévisible d’un évènement. De sorte que la mise à plat du monde permet le glissement du caractère dénotatif des situations à leur connotation commune. Ici le spectre des sociétés disciplinaires, là la régulation des flux par un œil omnivoyeur se font au profit d’une attention portée à ces temps de latence ou de banalité du moment. C’est ainsi qu’à travers ces images opératoires, se scande la schize entre l’œil et le regard, et que s’élude le premier à la faveur du second.

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