Entretien avec Doria Tichit et Marie Cantos, directrices de L’ahah

    Entretien paru sur point contemporain, le 22 juin 2020.

    Depuis sa création par deux galeristes, L’ahah prend les allures d’une plateforme vivante et coévolutive. Disséminée sur trois espaces, cette hydre à plusieurs têtes défend sur le long cours près d’une quinzaine d’artistes, multiplie les formats de diffusion et déploie une programmation transdisciplinaire. Ni galerie, ni centre d’art, ni collectif, L’ahah semble indéfinissable ; elle est une suspension dans le temps, une percée dans le mur des clôtures. Rencontre avec ses deux directrices Doria Tichit et Marie Cantos.

    Marion Zilio : D’où est né le désir de créer L’ahah ? Était-il fondé sur une nécessité de repenser les formats de la galerie ? Quel était le constat d’origine qui a impulsé ce projet ambitieux ?

    Doria Tichit :Tout a commencé par la rencontre de Pascaline Mulliez et Marine Veilleux, alors galeristes rue de Montmorency à Paris. En 2016, face aux mutations qui s’opéraient dans le monde de l’art et face aux pressions toujours plus grandes du marché, elles ont souhaité repenser la relation à la création et se sont prises à imaginer de nouveaux modes d’interactions avec les artistes. Elles sont donc allées, une année durant, à la rencontre d’artistes et d’acteur·rice·s de la vie culturelle afin de faire un état des lieux, cerner les besoins, identifier les failles, et échafauder de possibles solutions. Cette année de réflexion et d’échanges a abouti en juillet 2017 à la création d’une association à but non lucratif : L’ahah. Notre association a pour vocation de s’engager sur le long terme, auprès d’artistes plasticien·ne·s et de développer avec eux·elles des outils de diffusion tels qu’expositions, rencontres, événements transdisciplinaires, etc. L’ahah souhaite enrichir le regard sur la création et entend également contribuer à rendre l’art contemporain ouvert et accessible à tou·te·s en menant des actions auprès du grand public.

    Marie Cantos :En ce sens, on ne peut pas dire que L’ahah propose de repenser le format de la galerie – même si elle en a conservé l’engagement sur le long terme auprès d’un groupe d’artistes. Elle se love entre différents modèles, sans nécessairement les observer, et sans prétendre en devenir un. Notre association tente plutôt d’inventer d’autres modalités d’accompagnement des artistes : non pas dans la production comme de nombreux centres d’art et/ou certaines résidences, qui le font très bien, mais plutôt dans l’élaboration d’outils et de réseaux grâce auxquels les artistes pourront amplifier leurs réflexions/ambitions et/ou développer de futures collaborations. Nos missions, et, conséquemment, nos modes opératoires, évoluent constamment, s’adaptant au gré des besoins et des envies des artistes. Nous avons la chance de pouvoir prendre le temps et donc d’être disponibles pour des échanges réguliers sur les recherches en cours, d’être endurantes dans la participation à la mise en exposition/visibilité du travail, mais également présentes très concrètement dans le montage de dossiers de candidatures divers et variés ou bien encore dans la réalisation de projets parallèles qui tiennent à cœur aux artistes. 

    M. Z. : Comment s’est effectué le choix des artistes présenté·e·s ? Y’avait-il la volonté d’établir une « ligne esthétique », ou de croiser une pluralité de pratiques, voire de générations ?  

    M. C. :Tout cela à la fois ! 

    D. T. :La sélection des artistes fut le fruit de rencontres, et le demeure ! Osant aller à contre-courant, en décidant de ne pas adopter des critères étroits basés sur le medium utilisé, l’appartenance géographique ou l’âge (par exemple, en ne se focalisant que sur la jeune création), Pascaline et Marine ont choisi de revendiquer une certaine liberté et de placer le dialogue entre générations, cultures et techniques au cœur de leur démarche. C’est ainsi qu’un premier groupe de treize entités artistiques s’est progressivement constitué : composé d’artistes expérimenté·e·s issu·e·s de pays et d’horizons différents, né·e·s entre 1946 et 1987, dont les pratiques témoignent toutes de la richesse de la scène contemporaine. Ce dernier est destiné à s’agrandir et, nous sommes ravies qu’une nouvelle artiste nous ait rejoint cet hiver. 

    M. C. : La liberté que se sont octroyées les fondatrices de l’association, et qu’elles nous ont transmis lorsque nous avons rejoint l’association en septembre 2018, permet précisément à L’ahah de constituer une « famille artistique ». Il ne s’agit pas de défendre une ligne comme un dogme mais de revendiquer, peut-être, au travers de choix témoignant d’une diversité de pratiques et de recherches, un attachement particulier de la structure aux arts dits plastiques. Les arts plastiques qui ne sont pas les arts visuels – formule pourtant moins marquée et plus volontiers utilisée. Je crois pouvoir dire qu’il y avait pour Pascaline et Marine la nécessité d’offrir aux plasticien·ne·s des outils qui leur sont cruciaux : des espaces physiques pour travailler, et pour montrer le travail (entre autres), le temps d’expérimenter à l’atelier, de chercher, de ne pas trouver…

    M. Z. : Vous venez d’évoquer le besoin d’espaces, L’ahah est justement composée de trois lieux. Pouvez-vous préciser quelles sont les spécificités et missions de chacun ? Dans quelle mesure ces trois formats se complètent-ils ?

    M. C.: C’est vrai, j’ai évoqué cette nécessité. Mais, peut-être faut-il néanmoins rappeler que L’ahah n’est pas une institution. Doria et moi disons souvent que c’est une structure organique, évoluant au gré des envies, des besoins, comme je le disais, mais aussi des éventuels réajustements nécessaires, pourquoi pas. Il y a actuellement trois lieux physiques, et ils construisent en partie L’ahah, mais pas seulement. Tous les espaces que nous pouvons ménager avec les artistes, les invité·e·s complices, et même les différents publics, comptent : ceux de l’imprimé ou de l’oralité, ceux du temps dégagé/partagé, etc. Tous, et pas seulement les trois lieux que L’ahah a la chance d’occuper à l’heure actuelle. Mais tu as raison, il y a quand même une spécificité propre à chacun de ces trois lieux, à laquelle nous continuons de réfléchir et que nous souhaitons d’ailleurs légèrement infléchir…

    D. T.: Tout à fait, ces trois lieux se prêtent volontiers au jeu et se complètent de par leurs qualités bien distinctes. Ainsi dans le 11èmearrondissement de Paris, à quelques mètres l’un de l’autre se répondent #Moret, vitrine sur rue à l’architecture brute presque rugueuse, et #Griset aux allures de loft immaculé au 3èmeétage d’une ancienne fonderie. Tous deux accueillent soit deux expositions en parallèle, soit le déploiement d’une seule et même proposition. Si nous privilégions pour l’heure les expositions personnelles, ces dernières étant des moments-clefs dans la carrière d’un·e artiste, nous réfléchissons également à la conception d’expositions collectives réunissant ses membres ainsi qu’à la mise en place de « cartes blanches » données à des artistes invité·e·s. Le troisième lieu, #LaRéserve, situé à Ris-Orangis dans le Grand-Paris Sud, est dédié à l’expérimentation et à la recherche. Il comprend cinq ateliers de superficies diverses ainsi qu’un vaste espace de 200 m2dans lequel les artistes membres peuvent tester des accrochages, produire des pièces de grande envergure, réaliser des projets personnels ou collectifs, etc. Et comme le mentionne Marie, il existe une « quatrième dimension » : pour entretenir un lien permanent avec les acteur·rice·s/regardeur·euse·s/expérimentateur·rice·s, L’ahah produit des contenus originaux (portfolios exhaustifs, entretiens, textes critiques, etc.) et les diffuse viades supports numériques ainsi que sur les réseaux sociaux. Nous travaillons également sur des projets d’éditions, notamment pour permettre de poursuivre l’expérience de la rencontre avec l’œuvre. 

    M. Z. : Vous avez mis en place un programme d’accompagnement et de suivi sur cinq ans, ce qui constitue un format long, et en même temps limité, dans la carrière d’un·e artiste. Au-delà des espacesde production, de diffusion, d’éditions ou d’exposition que vous mettez en place se lit la volonté de créer des temps. Selon vous, est-ce une manière de recomposer les coordonnées de l’art contemporain, voire de contourner les injonctions du nouveauet du présentismepropre au Contemporain hypostasié ?

    D. T. :  En effet, bien que l’accompagnement proposé se déploie sur une période plus longue que celui offert par d’autres structures en France, ce dernier n’a pas pour objectif de couvrir l’intégralité d’une carrière. Les notions de passage et de commun nous sont importantes. Ensemble, nous cheminons. Cela nous permet de répondre de façon adaptée à des problématiques individuelles, aux besoins comme aux envies des artistes membres. Ces dernier·e·s sont libres de partir à tout moment, et les échanges peuvent se poursuivre au-delà des cinq ans initiaux. L’ahah n’est pas un accélérateur mais a pour ambition de développer des collaborations, des amitiés aux racines profondes, durables mais également évolutives. Je ne dirai pas non plus que L’ahah est un catalyseur, en ce sens que sa structure même est réactive, poreuse, mouvante ; nous changeons et nous nous réinventons au contact des artistes et des complices croisé·e·s au cours de cette aventure. Ces échanges nous sont extrêmement précieux car ils nous nourrissent, informent nos actions et font évoluer le projet. Nous disposons de cette extraordinaire liberté que de pouvoir prendre le temps et de donner du temps – de respecter la temporalité de chacun·eet d’en inventer une commune. En s’extrayant du rythme imposé par le marché de l’art, du tourbillon des tendances, L’ahah cherche à créer des temps pour la réflexion, l’expérimentation, et le partage. 

    M. C. :Nous ne sommes évidemment pas naïves, et avons parfaitement conscience que ces espaces-temps que L’ahah tente de mettre en place coexistent avec des réalités concrètes pour les artistes avec lesquel·le·s nous travaillons (et celles et ceux avec qui nous collaborons de manière plus ponctuelle, car cela arrive aussi !) – des réalités dont il ne s’agit pas de faire fi. Disons que L’ahah temporise. À l’image du nom de l’association d’ailleurs : une ouverture dans un mur de clôture. Une échappée visuelle donc. Quelque chose qui donne un peu de perspective, et permet de ne plus subir l’événement dans un horizon bouché. 

    M. Z. : Afin de répondre à l’idée d’une plateforme collaborative, vous mettez en place des rencontres avec différents acteur·trice·s issu·e·s des sphères de l’art et de la pensée. En quoi cela participe-t-il au renouvellement de la recherche et des pratiques ? 

    M. C. :J’aurais du mal à dire que cela participe au renouvellement de la recherche et des pratiques. Ce serait très présomptueux. En revanche, si cela peut donner un peu de visibilité à celles et ceux qui s’y attèlent… Et c’est bien là notre engagement : soutenir, accompagner, promouvoir. Peut-être que d’une certaine manière, en faisant nous rendons possible l’émergence de cette nouvelle approche par le faire, précisément – et là, tu peux entendre un penchant certain pour quelqu’un comme Tim Ingold !

    D. T. :Le désir de décloisonner, de se jouer des carcans nous tient particulièrement à cœur. Il semble absurde, en effet, de s’enfermer dans un champ, de se limiter à une discipline alors que nous évoluons dans un monde enchevêtré. Ainsi, nous nous appliquons à développer avec les artistes membres et des complices de tous horizons, au cœur des expositions et hors temps de monstration, une riche programmation faite de rencontres, conférences thématiques, visites et manifestations. Chaque rendez-vous est un forum ouvert, un tremplin pour en imaginer d’autres – tant au niveau du contenu que du format. Prêtes à accueillir l’inattendu ! 

    M. Z. : L’ahah semble avoir pour vocation la création d’une plateforme de production de savoir et de théories en acte. Non pas réseau logistique, d’échanges ou simple intermédiaire, bien que tout cela à la fois, mais « passeur », « facilitateur » ou « intercesseur », avec l’idée que c’est dans l’espace de cet « entre » que la pensée naît, se développe et s’enrichit par contaminations réciproques. En cela, est-il juste de dire que L’ahah se glisse dans les interstices, plus que dans les dispositifs ? Préférez-vous parler de « compagnonnage », voire d’apprentissage permanent et de « corps solidaires » ? Quelle vision, éthique ou déontologie, souhaitez-vous mettre en avant ? Faut-il, pour cela, inventer un nouveau vocabulaire ?

    M. C. :Cela me rappelle une discussion passée… Nous étions revenues ensemble sur le terme « compagnonnage » et l’expression « corps solidaires » auxquels nous avions fait référence, Alex Chevalier et moi-même, dans un entretien réalisé en 2017 pour Point contemporain. Nous y évoquions la nécessité, précisément, de travailler sur le long terme avec les artistes (d’où cette notion de « compagnonnage » que je revendique depuis toujours) et de pouvoir, ainsi, créer une poche de résistance à la violence du « milieu de l’art » (comme l’on dit, avec toute la charge de l’expression…). Alex avait évoqué cette notion de « corps » qui faisait écho à celle de « geste », centrale dans mes projets d’alors ; elle m’avait paru extrêmement juste. Il y a nécessité de faire corps– « corps solidaire », oui ! Lorsque Pascaline et Marine m’ont parlé de L’ahah, je me suis immédiatement reconnue dans la fidélité aux artistes, et dans cette manière de penser par le sol (qui rencontrait mes recherches autour de la notion de « sub-théorie », d’une manière de réfléchir/d’œuvrer « avec » et non pas « sur »). À L’ahah, tout devait arriver par les pratiques et les recherches des artistes, tout en restant extrêmement poreux aux rencontres et donc aux pas de côté. Enfin ! Enfin, une structure donnait le temps et l’espace de ne plus penser en termes de « projets » – forcément hors-sol.

    D. T.: Chacun·eapporte savoir, expertise, envies, ainsi se construit L’ahah. Et libre à chacun·ed’y puiser et d’en repartir avec quelque chose. Nous désirons explorer ce qui nous entoure en renouant avec une pratique de la transdisciplinarité, en embrassant une approche globale, plurielle. Aussi, devant l’apparent butinage de L’ahah, beaucoup, dans un premier temps, se sont interrogé·e·s sur sa nature : galerie, centre d’art, agent d’artistes, etc. Mais très vite un renoncement à cerner l’association s’est opéré. Et cela nous convient très bien ! Être identifiées par cette impossible labélisation est un défi qu’il nous amuse de relever ! Être un territoire fertile où expériences, émotions, idées et collaborations éclosent et prennent forme. 

    M. C. :Peut-être faudrait-il inventer un nouveau lexique, oui… mais comme le soulignait à l’instant Doria, échapper au « classer, dominer » nous convient bien ! L’emploi de certains termes est parfois sujet à débat, y compris entre nous. Est-ce que l’on accepte de parler d’« événement » alors qu’en réalité, nous travaillons différemment, dans la durée ? Comment rendre à l’« accompagnement » son horizontalité, délestée de toutes références au soin ? Et veut-on réellement se délester de cette fameuse référence au « soin » ? Oui et non : on est là, avec, on prend soin, certes, mais en se méfiant du petit-quelque-chose d’infantilisant qu’il y a là… Etc., etc. De même, tu parlais de « dispositif » : il est très connoté, ce mot ! Typiquement, c’est le genre de terme que je ne goûte guère… et j’espère que nous ne sommes pas un dispositif, que nous n’en mettons pas en place. 

    M. Z. : Des artist-run spaces œuvrent à la mise en place de politiques communes et artistiques décloisonnées, souvent hors du circuit du marché de l’art. Comment négociez-vous à la fois la nécessité d’y participer et de vous en préserver ?

    M. C. :Je ne suis pas certaine que L’ahah ait à se positionner : notre association travaille avec des artistes qui, pour certain·e·s développeront des expositions collaboratives déconnectées de toutes préoccupations mercantiles, et qui, pour d’autres exprimeront, au contraire, le désir de pouvoir inscrire leurs œuvres dans un circuit marchand. L’une de nos (nombreuses) missions est de les aider et/ou de les conseiller afin qu’ils·elles puissent se trouver à l’endroit qui leur convient le mieux. 

    D. T. :Si L’ahah s’est formée, constituée en retrait du marché de l’art, elle fait partie de ce même monde enchevêtré ; le marché comme l’association en étant des composants, des maillons. L’engagement des galeristes, le soutien des collectionneur·euse·s, sont essentiels. Comme l’a mentionné Marie, L’ahah n’a pas pour vocation ni de repenser ou de renouveler le modèle de la galerie, ni même de s’y substituer. À chacun·eson projet. L’ahah et les artistes membres n’entretiennent pas une relation exclusive. Un·e artiste membre peut être à la fois représenté·e par une galerie et accompagné·e par L’ahah. Nous pouvons imaginer ensemble, œuvrer de concert à la diffusion du travail. 

    M. C. :Tout ceci étant dit, L’ahah soutient assez naturellement des projets portés par des collectifs ou des associations non-institutionnalisées : des revues associatives, des initiatives d’artistes ou d’autres chercheur·se·s. Et à terme, nous aimerions beaucoup tisser des liens avec d’autres structures non-profit à l’étranger et notamment des artist-run spaces. Mais : chi va piano va sano… Nous en reparlerons !

    visuel : Vue de l’exposition personnelle de Jean-françois Leroy, Oh my mind, my body’s thinking, L’ahah #Griset, octobre-décembre 2019 © photo : Marc Domage / L’ahah, Paris