Criptopornographie du Care. Richard Prince

« Criptopornographie du Care », Exposition Richard Prince à la galerie Larry Gagosian, New York, Boum!Bang!, octobre 2014.

Collecter, archiver, accumuler, créer des ensembles, des répétitions, des répertoires, la taxinomie des gestes inconscients de nos sociétés, puiser dans le registre des signes qui circulent déjà, tout en restant fasciné par l’objet lui-même, voilà comment pourrait se définir la démarche de Richard Prince.
Richard Prince, c’est d’abord un bibliophile, un collectionneur boulimique, amoureux des romans de gare comme des classiques de la littérature, des polars comme de la science-fiction, de l’imagerie populaire de la contre-culture américaine comme de ses icônes et de ses fétiches. Après la série des cowboys des campagnes publicitaires Marlboro, des motards et de leurs girlfriends, des punks et des nurses, l’artiste s’attaque cette fois-ci aux portraits de stars et d’inconnus glanés sur le réseau de partage d’images Instagram. Sautant, telle une puce, d’une image à l’autre, au gré des hashtags et de la sérendipité, l’artiste exploite cette imagerie a priori« sans qualité », sous l’angle particulier du selfie. Une image, donc, qui se veut à la fois le reflet d’une individualité et celui d’un collectif, l’envers et le revers d’une intimité surexposée, vécue au quotidien, comme ce qu’il y a de plus profond et de plus superficiel en soi. Le selfie, comme voie royale d’accès aux mythologies personnelles et aux fantasmes populaires.

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Relevant de l’« Appropriation art », son travail consiste à « re-photographier » des photographies existantes, comme si elles étaient ses propres créations. Ready-made postmoderne, « images d’images » d’un monde passé aux filtres des médias, l’œuvre de Richard Prince prend, cependant, un tournant avec la série « New Portraits », en s’immergeant, ou plutôt en se laissant traverser par le flux tendu des images et de leur conversation. Déplaçant son intérêt de la pop culture américaine vers une subculture mondialisée, l’artiste s’accapare l’univers vernaculaire et viral des photographies amateurs.
Si aujourd’hui tout se partage, tout s’approprie, tout se Re-pinRepostRetweetRepeat, Richard Prince pousse un peu plus loin sa démarche d’appropriation, en s’immisçant dans le quotidien de parfaits inconnus. S’appropriant, puis revendant à des sommes exorbitantes, leur image, leur histoire, et leur intimité, la démarche de l’artiste s’avère plus complexe qu’elle n’y paraît: elle réinvente le genre du portrait, tout comme elle semble, paradoxalement, prendre soin de cette nouvelle pornographie du visage. Richard Prince « troll » et « twist » les images, enclenche la polémique et distord le schéma producteur/récepteur, en devenant une sorte de curateur.

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Désormais, présentée dans la galerie de la librairie de Larry Gagosian sur Madison Avenue, l’exposition « New Portraits » est le fruit de longs mois de recherche et d’échanges avec les usagers – célèbres ou anonymes – du réseau. Ainsi, telle image sera d’abord likée, commentée, comme si Richard Prince connaissait intimement la personne, agrémentée d’émojis, tout aussi éloquents que ses petites remarques taquines ou coquines, puis, agrandie et imprimée sur toile dans un format excédent les 120×160 cm. L’image, de basse résolution, destinée aux regards scrutateurs des internautes sur leur petit écran de téléphone, s’en trouve soudain canonisée. Floue, pixélisée, elle est pourtant immortalisée et échappe à la vacuité du flux. « New Portraits » fige ce qui n’avait comme autre finalité que de se perdre dans l’éphémère et la masse, et recouvre, sous une forme contemporaine, une certaine « aura », précisément en raison de son caractère pornographique.
Hyper-exposés, hyper-sexualisés, médiatisés à outrance, ces visages semblent répondre à une double contrainte: celle du buzz et d’une pulsion scopique poussée jusqu’à l’ivresse. L’industrie des visibilités a fait du selfie un objet de prostitution, qui racole, qui se vend, qui devient une valeur d’échange, un stimulus susceptible de capter l’attention dans une économie de flux. Car, certes, le selfie est autocentré, mais il demeure néanmoins en demande de destinataires, d’interactions, et c’est bien là tout le génie de Richard Prince que de s’en faire l’écran privilégié. L’artiste se fait en effet, support des projections narcissiques et libidinales exacerbées par cette pornographie du selfie, mais aussi tampon régulateur. Il fait écran, comme il fait image, en réinjectant de la fiction, en détournant temporairement les flux de désirs. Bref, il crypte les pratiques quotidiennes, et artialise le selfie. Il en fait une œuvre, quand Andy Warhol, avant lui, faisait du visage de la star un produit de consommation comme un autre.

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Alors que la fascination des artistes postmodernes allait vers les formes du kitsch, le culte de la star ou des séries télés, trouvait dans l’univers des médias ou des films hollywoodiens, matière à créer et à penser, Richard Prince ajoute, à ces arts du simulacre et des surfaces, une logique que l’on pourrait qualifier de « logique 2.0 ». Richard Prince joue avec l’économie numérique, avec ses usages et ses multiples fonctionnalités, son interactivité et ses possibilités de co-création, où le buzz et le bug, l’index et l’algorithme, activent leur propre scène de visibilité. Tout comme il joue de cette nouvelle pornographie du visage qui, comme l’image, semble destinée à un devenir éphémère et nomade, spectaculaire et spectral.
De ce rapport du selfie au porn, qui se traduit par une folie du « voir être-vu » à tout prix, l’artiste articule deux espaces: devant l’écran, et ses contenus moralisés ou censurés par l’application, et derrière l’écran, dans la brutalité du réel et le caractère ostensible des pulsions. Ne retenant que la force d’attraction et de séduction de ces portraits en ligne, Richard Prince déplace ainsi les opérations de captation de la libido du néo-libéralisme vers des espaces rendant toujours plus flou la distinction entre le réel et la fiction. Sous le selfie plantureux d’une jeune femme tatouée, Richard Prince pianote, par exemple « I put an ad in a swingers magazine & my parents answered it (émoticôn famille) ». De même, lors de l’exposition à la galerie Gagosian, l’on découvre sur le compte Instagram de l’artiste, des filles mimant leur propre pose, face à leur portrait agrandi. Performance de performance. Fétiche de fétiche. Images imbriquées. Richard Prince joue des effets de surface et de l’impératif de visibilité, afin d’en détourner la logique racoleuse, et de renouer avec une intimité disséminée, réduite au stéréotype. Car, si le visuel est essentiellement pornographique, et si le selfie est la mise en tension d’une intimité surexposée, il passe cependant au tamis d’un dogmatisme iconographique qui s’avère essentiellement normatif, plus que performatif.
En engageant la conversation, notamment, par l’intermédiaire des nombreux émojis, Richard Prince réduit la distance, comme il introduit une dimension ludique et empathique. Les selfies appropriation de l’artiste deviennent alors real-fiction, fiction (du) réel, d’un quotidien, d’une identité. De sorte que le selfie-porn – comme on parle de food-porn –, son spectacle, ses mises en scène, la logique du buzz, du like, et du commentaire qui l’accompagne, parait détourné de son objectif premier. Il est narré, ancré dans un dispositif, où la fiction et le spectacle, ne sont plus seulement exhibition et de captation de l’attention. Non plus stratégie marketing, donc, ou personal branding, ces selfies entrent dans un espace de jeu avec le je.

Surfant sur une économie contemporaine, qui ne vise plus simplement à produire, mais bien à développer cette ressource rare qu’est la réception, l’art appropriation de Richard Prince se traduit bien davantage comme un travail de veille, de sélection, d’édition. Son amour pour la contre-culture le conduit finalement à mener un travail de curateur, au sens où l’artiste prend soin de cette pornographie du selfie. Parce que Richard Prince fait attention à ce selfie-porn, tout en restant passionné par l’objet et le sujet, parce qu’il le valorise et le met en scène, il prend également soin de cette imagerie toujours susceptible d’être captée et canalisée, contrôlée à d’autres fins.
Car désormais, force est de reconnaître que les idées, les images, les affects deviennent l’or noir des grandes industries, telles que Facebook, Google ou Amazon. De sorte que les nombreux selfies diffusés sur internet deviennent eux-mêmes une matière première sur lesquels se joue les nouvelles partitions du sensible, des imaginaires et du politique. « New Portraits » interroge par conséquent les transformations de la « visagéité » contemporaine. Non plus portrait unique et privatif, support de mémoire ou d’un souvenir marquant, les visages deviennent eux-mêmes signes, flux, produits de consommation. Dégagés de leur auréole métaphysique, ou épiphanique, pour parler comme Lévinas, ces derniers sont voués, comme toutes marchandises, aux fétiches, à la spéculation. C’est pourquoi, l’activité de création ne saurait, de nos jours, se réduire à une simple critique ou manipulation des symboles, elle se doit d’éclairer, de reconfigurer nos dispositifs attentionnels dans une perspective du care, de l’attention.

Ces images bruissent, certes, d’une superficialité convenue qui emprunte ses codes à un univers pornographique, en répondant aux obsessions d’une culture de masse en quête d’excitation, mais elles cristallisent également un imaginaire commun en quête de sens et de reconnaissance. Petit-fils de Warhol et de Duchamp, Richard Prince ouvre ainsi la voie à de nouveaux ready-made, non plus institutionnalisés par les musées, mais consacrés par les réseaux, et les pratiques amateurs. Prenant acte de la participation de chacun dans la construction de nos imaginaires et de notre univers symbolique, Richard Prince pointe le changement climatique de notre propre attention et disponibilité face aux flux d’images et de désirs. Si Richard Prince ne parvient pas à court-circuiter cet environnement de fascination et d’envoutement, il en tire, néanmoins, les lignes jusqu’à ce point de renversement où les fictions quotidiennes deviennent bien plus passionnantes et réelles que la réalité. Richard Prince invente sa propre Pop histoire, et nous invite à le suivre.

Captures d’écran de l’auteure.

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