Chronique spéculative

« Réel revendiqué, réel révélé », exposition collective avec Laurent Lacotte, Philémon Varnolé et Thierry Verbeke + Pablo Cavero et Régis Perray au BAR, Bureau d’Art et de Recherche, Roubaix, mai 2017.

« Réel revendiqué, réel révélé » se compose comme une exposition imbriquée, sorte de programme où chaque chose procède d’un réel matriciel déclinant des réalités à échelles et temporalités variables. Invitation d’invitation, l’exposition réunit au final cinq artistes autour de leur perception – commune et décalée, critique et détachée – du réel. Les œuvres de Laurent Lacotte, Philémon Varnolé et Thierry Verbeke tracent la ligne d’un imaginaire politique, dont les bifurcations, souvent ironiques, révèlent une poésie du voir et une réflexion sur l’époque présente. Époque, à qui il revient à chacun d’en construire la mémoire et l’avenir.
« Si le réel n’a pas besoin de nous » selon les mots du philosophe Tristan Garcia, il manifeste cependant notre expérience présente aux choses. Or ce présent a changé. Ce n’est pas seulement que nous vivons dans un nouvel âge, où le temps paraît compressé ou dilaté. Ce qui a changé, c’est la direction du temps. Non plus linéaire et chronologique, le temps forme une boucle qui arrive désormais du futur : il se produit avant le présent, à l’instar des logiques d’anticipation et de pré-vision. Quand, d’un autre côté, la revendication de tous les « post » – post-moderne, post-capitalisme, post-internet – révoque avec d’autant plus de force notre filiation au passé, au sens où une déconnexion conceptuelle semble en permanence à l’œuvre, comme si les prévisions et les spéculations d’antan achoppaient constamment. Sans doute, les infrastructures et les réseaux ont peu à peu relayé au second plan l’expérience humaine, de même que la poésie et la politique qui se fondaient sur elle. Or, cet état de fait signe plus profondément la crise du réel lui-même. Si le réel ne se réduit pas à la réalité (social, quotidienne), il se conçoit comme ce qui reste après qu’on a dépouillé la réalité de son écorce trompeuse. De fait, le réel serait bien « idiot », comme le suggérait Clément Rosset. Non pas qu’il relève de la clownerie mais, à suivre son étymologie idiôtès, du simple, du particulier, de l’unique. Ainsi revendiquée, les œuvres se font les réceptacles de cette idiotie qui, par sa singularité, produit la nouveauté en s’opposant à toute prétention et toute posture intellectuelle ou moralisante.

Échelonnée sur trois étages, l’exposition se déploie sur trois lignes de temps – passé, présent, futur – formant une boucle sur elle-même. En sous-sol, une sélection de vidéos, plus ou moins datées, pose un regard intuitif et désabusé sur la réalité. Attentifs à l’expérience immédiate, à ce qui se tramait alors, les artistes révèlent la part de dérision qui tapissait d’un voile grossier le réel. L’air de jeux de la petite Ida affirme, tout en innocence, la violence des blocs de béton proliférant de nos jours. Un match de rugby filmé de nuit en 1997 renvoie les projections des téléspectateurs, aujourd’hui habitués aux vidéos amateurs, à une scène de violence captée par une caméra de surveillance. L’avenir était en marche, sa ruine l’était tout autant, à l’image de l’enseigne jonchant le sol du rez-de-chaussée. Dans la niche des escaliers, comme un interstice entre deux lignes de temps, présent et passé, les multiples en ciment et cire des Usines votives de Thierry Verbeke veillent à la mémoire. Si les politiques d’urbanisation ont détruit les bâtiments industriels, elles ont conservé les cheminées. Verticalitées découpant l’horizon, elles sont la pointe sensible et spéculative d’un réel se consumant lentement.
Au rez-de-chaussée, les œuvres posent les fragments d’un réel conjugué au présent. Sous l’égide de l’enseigne L’avenir, appartenant à un local syndical de dockers à Dunkerque, les œuvres prennent leur consistance par ricochets. D’abord dans la relation au temps long de leur réalisation, à l’instar de la série Basse cours initiée en 2007 par Philémon Varnolé. Ensuite, dans les dialogues féconds qu’elles entretiennent les unes avec les autres. L’œil affuté, sensible au comique de situation, aux détails anodins, Varnolé dresse une chronique décalée de la réalité, sous la forme de cartes postales canonisées. En misant sur l’idiotie, dans ce qu’elle a de simple et de singulier, l’artiste pose un trait d’esprit sur son expérience du présent. Au gré de ses marches, arpentant la ville comme un étranger réceptif à l’incongruité des situations, il dresse le portrait d’une époque sans jamais céder au discours d’autorité. Sorte d’encyclopédie temporaire estampillée du sot de la Société Volatile, son activité s’apparente à une forme intuitive de réadaptation à un monde occulté, parfois insignifiant, souvent inédit. Dans le même ordre d’idée, les pancartes colorées de Verbeke formant une phrase avec les slogans des grandes firmes semblent incarner cette tension entre des logiques prédictives d’injonctions consommatoires et les désillusions politiques d’un lendemain de gueule de bois. Posées contre le mur, telle une manifestation terminée, elles évoquent leur condition précaire et vaine, comme si toutes tentatives étaient phagocytées par avance, à l’instar de la photographie Manna de Laurent Lacotte composée de trois silos en or, brillant de leur immobilisme, tandis qu’un rapace vole au loin, drapeau français flottant au vent. En écho, sa sérigraphie de fer barbelés, réalisée de manière artisanale sur des rouleaux de tickets de caisses, se veut une manière de souligner l’inanité d’un geste dont seule la répétition laborieuse fait barrage à l’impérieuse marche à la globalisation. Intitulée Entourage, l’œuvre délimite une frontière territoriale et économique, aussi vaine que fragile, symbolique que critique. Elle cristallise ce point d’idiotie, autant monotone qu’obsessionnelle.
Enfin à l’étage, dans la mezzanine étriquée, l’exposition se resserre autour de la thématique controversée des drapeaux. Pablo Cavero et Régis Perray ont rejoint le trio. Ensemble, ils tissent l’étendard d’un avenir aux promesses sans couleur et sujette à la dispersion et à l’éclatement. De sorte que la pelleteuse tricolore réalisée par Thierry Verbeke et Laurent Lacotte, en est la main ouvrière et travailleuse. Elle est à la fois ce qui creuse les écarts et ce qui permet de les tenir ensemble. Car si le drapeau exacerbe les crispations identitaires, surtout en ces temps d’élection et d’incertitudes, il est également la manifestation de ce qui unifie et rassemble et ne peut être laissé à ceux qui en détournent les valeurs. Que les États modernes aient fortifié les frontières et élevé des murs alors que l’on prétendait de toute part vivre dans une société liquide et le fantasme d’un village planétaire, n’en témoigne pas moins que l’avenir se situe plutôt derrière que devant et qu’il revient toujours à chacun d’en détourner les cibles et d’en proposer un hors-champ.

En ayant fait du quotidien leur matière première, les artistes s’aventurent dans une chronique spéculative du réel, mais à l’inverse des traders pariant sur le futur d’une conjoncture, ils en distordent la part irréversible. Car spéculer est aussi, dans son origine latine, l’« observation d’en haut » et « ce qui est mis en miroir », un miroir permettant ici de prendre de la distance afin de percevoir l’idiotie du réel qui, seule, permet d’en revendiquer les failles et de s’y aventurer.

 

Toutes les images : courtoisies des artistes et du BAR
photos : Laurent Lacotte

 

 

 

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