Scapegoat de Gilbert & George

« Bas les masques », Exposition Gilbert & George. Scapegoat. Bouc émissaire. Sündenbock. Pictures for Paris à la Galerie Thaddaeus Ropac, Revue Branded, octobre 2014. À lire ici.

« Nous voulons que notre Art : extraie le Bigot du cœur du Libéral et inversement qu’il extraie le Libéral du cœur du Bigot ».

Sur fond de guérilla civile, ou de chaos urbain, déambulent citadins anonymes, jeunes des cités, cyclistes furibonds, ou femmes en burkas le portable à la main. Les artistes Gilbert et George performent également les photographies, en devenant, à l’instar des bonbonnes de « hippy crack »[1], une sorte de motif, organisant de manière compulsive la surface des images. Écrasé par le gigantisme des clichés, saisi par leur radicalité chromatique, on assiste, troublé, à la vision d’un quotidien qui s’affole, qui se délite dans sa cohérence, qui se pare de masques et de voiles, comme pour conjurer un sort.

Dans un style toujours saturé, explosif, en parfaite opposition avec l’image lisse et bien réglée des deux gentlemen anglais, l’exposition Scapegoat— Bouc émissaire, présentée à la Galerie Thaddaeus Ropac de Pantin, ne saurait laisser indifférent. Arpentant les rues de l’Est End de Londres, le couple de septuagénaires produit une cartographie de son territoire en mutation, pénétrant l’imaginaire communautaire de leur quartier, traquant les phobies et les préjugés qui s’y immiscent au quotidien.
De la forme au fond, les artistes composent un décor anxiogène et hilarant, dont les cartouches de gaz comprimé qui jalonnent le bitume londonien deviennent l’allégorie et la parodie : le présage d’une menace terroriste, la lente hallucination collective d’une société intoxiquée.
Accumulées et archivées, les milliers d’images enregistrées par le couple sont ensuite fragmentées, dupliquées, montées de manière symétrique ou kaléidoscopique, maniaque, voire paranoïaque. Les rues du quartier de Spitafields prennent alors, sous le regard inquisiteur de Gilbert et George, les allures d’un laboratoire du contemporain, visant à capturer la schizophrénie ambiante.

Visiblement soucieux de la montée des extrêmes et d’une atmosphère séparatiste, les artistes traduisent les tensions entre une laïcité libertaire et un intégrisme islamique, perçus, au jour le jour, comme une menace réciproque. Sujet délicat, s’il en est, car si les deux protagonistes abordent, depuis toujours et de front, les thèmes de la religion, du sexe, des races, de la mort ou de l’argent, en prenant la figure de la femme musulmane et de l’islamophobie comme sujet, les artistes campent l’arrière-fond d’une « culture du blâme », dans laquelle chacun se trouve dans un état de peur permanente. Chacun est en effet à la fois victime et agresseur, confronté, de manière consciente ou inconsciente, à ses propres jugements de valeur, aux limites de sa propre liberté de circulation, d’expression.
Facilement identifiable, assimilée sans nuance au soupçon fondamentaliste et au terrorisme, la figure de la femme voilée, devient cette image, consistante et d’une redoutable simplicité, qui hante l’imaginaire collectif. Parce que le voile introduit une « séparation », ainsi que l’origine biblique et juridique le stipule, qui « cache » en même temps qu’il montre de manière plus ostentatoire encore les signes de son appartenance religieuse, il est, selon les artistes, un dispositif « d’auto-ségrégation »[2], la figure exemplaire du parfait bouc émissaire.
Lecture ambiguë, donc, que nous livre ce duo d’artiste mi-anarchiste mi-conservateur, pour qui, quoi qu’il advienne, il convient de lutter contre cette tendance proprement contemporaine qui, à défaut d’un ennemi tangible, cherche inlassablement à s’en fabriquer un. Bouc émissaire, suppôt de tous les maux d’une société en crise – dans laquelle règne le dérèglement permanent du système libéral, de la culture withe trash, et de la technologisation des rapports sociaux –, la femme voilée londonienne condense, à elle seule, un vaste creuset polémique. Soustraite aux regards des autres, elle est celle qui voit, mais qu’on ne peut regarder. Femmes soumises ou dangereuses terroristes, forcée de porter le voile, ou contrainte de l’enlever, dans tous les cas, elle est marginalisée, stigmatisée, et, par conséquent, susceptible d’être instrumentalisée par des idéologies, comme une figure du mal, comme un ennemi intérieur potentiel.
Or c’est bien ce point particulier que les artistes cherchent à percer. Car il dérange les modèles d’émancipation, car il échappe à l’identification et au profilage, car il tourne l’anonymat vers une éthique de la résistance ou de l’offensive. Dangereux pour la cohésion nationale, contraire aux valeurs libertaires, le hijab (foulard islamique) est bien perçu comme ce fléau du sectarisme religieux qui enferme, en retour, le reste de la population dans des ghettos invisibles.

C’est dans ce contexte mouvant, où les idéologies, les cultures et les rythmes s’entrechoquent telles des plaques tectoniques, que Gilbert et George avancent eux-mêmes, à demi-masqué. Dissimuler son visage dans les espaces publics a toujours été perçu comme une menace pour les autres. De la cagoule au masque des Anonymous, en passant par le voile, l’effacement du visage fait violence.
Stratégie de dissimulation ou de démarcation entre le public et le privé, le visible et l’invisible, le réel et le semblant, les deux artistes s’immergent alors dans leurs images, se fondent un espace urbain, à la fois familier et, désormais, étranger. Véritables « sculptures vivantes », comme ils aiment le rappeler, leur présence se fait cependant plus diffuse, plus pervasive aussi, comme ces bonbonnes de gaz qui tapissent l’image.
Animé d’une étrange danse convulsive et automatique, ou figé telles des momies canonisées, le duo arbore, le long des cimaises, un visage masqué qui, tout en les dissimulant, ne fait qu’affirmer leur présence en négatif. Une présence, certes, spectrale, fantomale, en proie à l’émiettement ou à la dissolution, mais une présence qui s’affirme néanmoins dans sa capacité à démasquer le réel. Un réel qui serait alors dépouillé, mis a nu, perçu lui-même comme un spectre cauchemardesque et irréel. Signe d’un âge avancé, d’une certaine maturité artistique, ou d’un rapport plus contemporain à leur image, les artistes tendent alors vers une esthétique de la disparition, adoptant des poses tout aussi schizophréniques que le monde qu’ils dépeignent.
Non tant simplement critique, leur attitude se veut par conséquent opérante, voire clinique, selon une stratégie du paraître et du disparaître, qui s’attache à penser le rapport, souvent obscur, entre le réel et sa fiction, entre la présence et les représentations dominantes, son idéologie. Alors que la surexposition des visages par les selfiesou la facebookisation du monde criminalise l’opaque au profit d’une transparence totale, à l’heure où les têtes tombent et les sondages islamophobes pullulent et polluent les relations entre les citoyens, attenter à son image apparaît comme un acte radical. En assimilant le visage au paysage, en adoptant une stratégie d’assimilation ou de camouflage, plus que de disparition et de distance, Gilbert et George n’ouvriraient-ils pas à une politique du caméléon, c’est-à-dire  d’accompagnement d’un monde en mutation ?

Alors on pourra objecter la dimension moralisante de leur production, le goût pour des images détonantes, spectaculaires, marquées par une communication sans nuance, à la limite d’un art de propagande.On pourra regretter, dans une posture mondaine, que leurs œuvres s’adressent, précisément, au « plus grand nombre », se donnant immédiatement au sens, et laissant supposer de surcroît à une anesthésie générale, où tout se consomme et se consume. Pour autant, sous couvert d’un constat pour le moins pessimiste, les images de Gilbert et George favorisent au contraire une vision digérée et différée du système. Il ne s’agit pas tant de chercher un sens caché derrière chaque image que d’accepter l’efficacité de la fiction qu’ils les supportent.

[1]. Cette nouvelle drogue en vogue, se présente sous la forme de cartouches de gaz compriméayant contenu du protoxyde d’azote ou « gaz hilarant ».
[2]. Artpress 415, « Gilbert et George, bizarres et normaux », Interview par François Jonquet, octobre 2014.

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