Avant la poussière

Avant la poussière, à l’invitation du projet Under The Sand, Lieu unique, Nantes, du 10 au 28 février 2018.
Minhee Kim, Amélie Labourdette, Dominique Leroy,  Wilfried Nail, Pascale Rémita,  Benoit Travers.
Under The Sand projet Impulsé par Wilfried Nail, construit et dirigé avec Souad Mani // Porté par l’association française AZONES // Soutenu par la Région des Pays de La Loire // l’Institut Français et la ville de Nantes // Le Lieu Unique (Nantes) // Mécène Dr. Wilfried Pasquier

Tandis que l’on se rend vers l’espace d’exposition, l’on traverse un espace de bruissements comme issus d’un autre monde ou d’une autre époque. Dominique Leroy[1] a mis au point un dispositif de captation sonore se greffant sur l’architecture et les flux du Lieu unique. Cette installation in situ exploite le potentiel vibratoire des différentes « peaux du bâtiment », celles qui nous séparent de l’espace extérieur par ses vitrages en polycarbonates, sa charpente ou son sol métallique, celles induites par les différents réseaux visibles et invisibles constituant le souffle du lieu, sa chaufferie, le champ électromagnétique de ses néons, ses antennes wifi… Animant l’architecture d’une quasi-vie, ces instruments modulaires constituent une « écoute contact », dont les fréquences organisent un paysage, autant sonore que mental. « Images sonores », pourrions-nous dire, qui seront encore diffusées en live sur une web radio dans une logique de devenir-monde. Cet appareillage du lieu ou « lutherie live » est un bricolage faisant de l’architecture un instrument, le mobilier est devenu émetteur et résonateur, comme un écho renvoyant une ambiance à demi-mot, une sorte de nouvelle langue à partager au-delà et en-deçà de celle que nous leur avons imposée.

Cette attention particulière à la vie d’un site est à nouveau ce qui a conduit les artistes nantais à rencontrer un territoire aux multiples résonances : le gouvernorat de Gafsa, région située en bordure du désert tunisien, où s’érigea dès 1887 un bassin minier de phosphate dont l’exploitation mena à son développement économique comme à son déclin. Les artistes se font l’écho de ces ambivalences, où se mêlent des images d’Épinal à la réalité socio-économique de la région. Cette polyphonie, semblant provenir d’un ailleurs si proche soit-il, modélise les premières fictions, celles qu’il conviendra d’ébrécher et celles dont il s’agira de tirer les fils. Elle constitue un prélude aux différentes résidences qui se sont déroulées dans la région de Gafsa et un épilogue bouclant la boucle d’un cycle d’expositions qui débuta à Nantes avec l’exposition Nucléus, puis se poursuivit à Tunis, avec Metaxu. Le séjour des formes. Du noyau fondateur aux premières formes en formation, Avant la poussière se propose désormais de penser ce temps suspendu avant que ne s’achève un projet, avant que ne se façonnent les déserts, dans le temps long de la cristallisation puis de l’entropie de toutes choses, à l’image de ces roches et sédiments calcaires s’effritant lentement en poussière dans le souffle du vent.
Après avoir collecté, accumulé, extrait du sol et de l’air la matière pour leurs différents projets, les artistes ont commencé, prudemment, à échafauder. Car avant de construire, il leur a fallu déconstruire, goûter aux lenteurs providentielles, aux échecs aussi. Se tenir à l’écoute, or pour cela, écrivait Fatma Cheffi, « il faut loger à la proximité immédiate de toutes les matières tangibles et fictionnelles, l’eau mais aussi le sable. Ne pas chercher à les sonder, mais se perdre en elles et se faire l’écho de leur mystère »[2].

Passé la porte, une bourrasque de vent nous fouette la joue, elle agite un drapeau, reflet d’un pays en recomposition, dont on loue à distance la transition démocratique. Mais le vent de contestation qui alluma la mèche des révolutions arabes, et mena au renversement du dictateur Ben Ali en janvier 2011, a plus fortement encore installé une fracture avec l’arrière-pays. Sept ans plus tard, l’engrenage n’en finit pas et les manifestations récentes en sont l’envers du décor. Pris sur le vif, alors que l’on se rendait en workshop, à l’Institut des Beaux-Arts de Gafsa, le drapeau filmé par Wilfried Nail se fait la métaphore d’une nation en quête d’elle-même. Elle engage un autre récit par la force de l’imagination qui tend à déformer les images a priori et celles de la perception immédiate.

De l’air brassé au vent qui nous souffle dans le dos, on suit alors les lignes d’un câble électrique qui semble avoir été saboté. S’appuyant sur l’embrasement qui, des grèves aux électrocutions puis à l’immolation de Mohamed Bouazizi en décembre 2010, conduisit aux mouvements de révolte dans le sud de la Tunisie, Benoit Travers creuse les failles par des gestes répétés. Dans la logique de ses diverses actions et performances, il martèle de manière continue une voiture coincée sous les gravats dans le Oued asséché d’el Melah, comme pour en accélérer l’érosion ; il ébrèche à grand coup de sabre les crampons d’un pneu semblant évoquer le rocher que roule chaque jour Sisyphe jusqu’en haut d’une colline. De ces superpositions et polyrythmies, il en ressort un « dialogue sonore » rejouant l’entremêlement des rythmes percussifs produit par les ouvriers sur les chantiers. Son geste, en apparence vain et monotone, travaille les récits comme des actes, procède d’une poésie en lutte contre les destins scellés. Il incarne la capacité de remettre la croyance au service de possibilités politiques utopiques ou matérielles. Portant son attention sur des éléments saillants de l’espace urbain à Gafsa (ses briques, ses tas de pneus, ses tôles de voitures…), Benoit Travers érige les conditions d’une « architecture f(r)ictionnelle » qui façonne une partition musicale que l’on ne sait pas encore jouer. Cette dernière libère peu à peu de l’engrenage sisyphéen, des images premières, des fictions et des réalités qui empêchent de voir autrement le territoire ou d’effectuer des pas de côté. Comme le moucharabieh, son installation de briques poinçonnées produit un maillage qui accélère le vent et, dans le même temps, dérobe des regards indiscrets.

L’œil s’affine. Les détails prennent de l’épaisseur. L’on remonte le fil du temps, l’on se laisse doucement impacter par le territoire et son histoire, et l’on se détache enfin d’une atmosphère d’expédition scientifique aux réminiscences colonialistes.

De la colonne romaine, vestige d’un passé glorieux, à sa reproduction industrielle sur les façades des maisons inachevées de Gafsa, l’artiste coréenne Minhee Kim déroule le processus d’une colon(ne)isation composite, mêlant les civilisations antiques grecques, romaines et arabo-musulmanes. Trace d’un passé en ruine ou d’une archéologie du futur, les colonnes restent droites lorsque les plans se sont, eux, écroulés. En mixant les matériaux, Minhee Kim rejoue le syncrétisme d’un pays aux acculturations multiples, mais aussi l’idéologie d’une modernité qui tend à préférer le béton. La colonne mobilise en cela autant un imaginaire ornemental, académique, voire kitch, qu’un témoignage historique révélant l’organisation d’une ville et la présence de vie. Le processus de fabrication suit alors les motifs repérés au cours des résidences à Gafsa ; du marbre présent à l’aéroport de Monastir, vitrine touristique à l’importation couteuse, aux étalages de colonnes sur les bords des routes, en passant par les armatures de fer recourbées rappelant les origines de cet élément architectural. Car la colonne n’est pas une invention helléniste, contrairement à l’opinion répandue. Inspirés par la nature, les Égyptiens furent les premiers à concevoir des piliers empruntant leurs formes aux lotus, aux papyrus ou aux palmes. Élément structural et métaphysique, située entre le sol et le plafond, la terre et le ciel, la colonne évoque enfin le mythe d’Atlas, parent éloigné de Sisyphe. Condamné à porter pour l’éternité la voûte céleste sur ses épaules, le titan, dont le nom ⵉⴷⵓⵔⴰⵔ ⵏ ⵡⴰⵟⵍⴰⵙ provient également des mythologies berbères, fut transformé en un massif montagneux s’étendant du Maroc à la Tunisie. Il délimitait, pour les poètes et les historiens d’antan, la frontière occidentale du monde connu…

La transposition antique d’une structure architectonique vers le rôle que peut jouer une chaîne de montagnes semblant porter le ciel, par sa hauteur et les nuages qui s’y accrochent, se rencontre et se contemple dans le dipty