Des sorcières et des bots

Alexandra Guillot. Des sorcières et des bots
Extrait du texte « Une sorcière contemporaine », in Votre futur est plein d’avenir, Presses Littéraires, 2016.

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À l’heure où nos sociétés contemporaines sont obnubilées par le désir d’anticiper le futur, de décrire les tendances à venir comme de prédire nos comportements dans une optique tant marketing que bio- ou psychopolitique, la démarche d’Alexandra Guillot révèle, à travers le prisme d’un irrationnel technologique, l’envers de nos sociétés de l’anticipation. Posant cette même et unique question à divers voyants en ligne « Je suis en train d’écrire un livre, va-t-il rencontrer le succès ? », Alexandra ne s’attendait pas à pénétrer dans un monde, où les accents magiques de la médiumnité rencontre les spams des courriels indésirables, où le charlatanisme cède sa place à des robots précognitifs, où les angoisses du quotidien deviennent l’or noir, non tant de voyants, que de dispositifs cherchant à capter l’absence de perspectives qui caractérise notre époque.
Votre futur est plein d’avenir se présente comme un ouvrage auto-génératif, qui s’écrit à partir des réponses reçues à sa question. Tel un ready-made, Alexandra reporte sans autre information les mails collectés de manière quasi tautologique. Sa démarche rejoint en cela un des paradigmes de l’art minimal ou conceptuel : l’œuvre s’auto-désigne comme son titre énigmatique en énonce la sentence pléonastique. La présentation se veut ainsi dépouillée de tout affect, de toutes références narratives ou descriptives : pas de destinataire ni d’objet, de date ni d’heure d’envoi, ni autres métadonnées pouvant apporter des éléments extratextuels propices à la fantasmagorie ou à la traçabilité des ressources numériques. Seul le texte, ancré dans sa réalité la plus plate, se trouve aligné sur ces pages, se dessaisissant par la même de la fascination ésotérique première ou du kitsch accompagnant habituellement les envois. Plus encore que l’affirmation du concept, le souci de la distance s’avère pour Alexandra une précaution nécessaire, au point que l’on regretterait presque les bannières des newsletters ornées de constellations d’étoiles, d’angelots ou de signes occultes, les caractères gras et vivement colorés, ou ces liens qui clignotent comme pour mieux nous hypnotiser.
La voyance en ligne gratuite, non contente de fonctionner tel un spam publicitaire qui vous invite, voir vous harcèle, à vider votre bourse, active ses propres logiques d’économie de l’attention. Elle vous interpelle par votre prénom « Alexandra », « Alexandra », elle vous plonge dans un état de dépendance qui tient autant d’une curiosité narcissique que d’un accès vers d’autres virtualités, au double sens de puissance et de monde virtuel. Si bien que la voyance en ligne flatte nos instincts métaphysiques deux fois. Elle met en contact avec des facultés de connaissance paranormale – métagnomique[1] –, d’une part. Elle vivifie le fantasme d’un monde numérique situé derrière l’écran, voire au-delà du réel, d’autre part. Un monde qui serait composé d’une myriade de chiffres et d’algorithmes, d’une logistique encore aujourd’hui perçue comme magique.
De sorte que l’assemblage de ces messages fait émerger un implicite, l’inavoué des textes de départs. Car si Alexandra les retranscrit sans fioriture, ces derniers ne sont pas là par hasard. Certes, ils affirment leur dimension manipulatrice, quand bien même nous ne serions pas dupes, mais ils témoignent également de notre besoin irrépressible de croire – de croire en un futur désormais nivelé à son seul présent, de croire en des puissances supérieures que nous mystifions et qui nous mystifient. Or ces dernières passent désormais par un irrationnel technologique, dont l’emprise invisible tiendrait non tant des mondes obscurs de la divination que de ceux lumineux et transparents des technologies, dites rationnelles.


[1] Bertrand Méheust, Les miracles de l’esprit. Qu’est-ce que les voyants peuvent nous apprendre ?, Paris, La Découverte (Les Empêcheurs de tourner en rond), 2011. Eugène Osty, La connaissance supranormale, Paris, Alcan, 1926.

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