Joan Fontcuberta. Las imágenes del milagro

Exposition Joan Fontcuberta « Camouflages », du 15 janvier 2014 au 16 mars 2014 à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris.

 

Le miracle des images

Joan Fontcuberta manipule les images qui nous manipulent…

Sorte d’encyclopédiste borgésien, l’artiste catalan traque le fil de nos croyances, contourne et détourne notre rapport iconodule aux images, archivant sans cesse une réalité toujours déjà fabriquée. Jouant des ambiguïtés entre le vrai et le faux, l’humour et le tragique, Fontcuberta maîtrise l’art de la tromperie et de l’espièglerie. « Camouflages », du nom de sa dernière série, devient ainsi l’emblème d’une stratégie rondement menée qui se déploie de salle en salle et d’année en année, le long des cimaises de la MEP. Une dizaine de travaux, pourtant autonomes les uns des autres, entrent ainsi en résonance. Son fil conducteur pourrait se lire comme une nième critique dénonçant le pouvoir des images, mais les enjeux sont plus subtils, plus politiques et idéologiques aussi. Car, au final, ce sont les systèmes de légitimation des structures narratives, agencés par les médias, les institutions, la science ou la religion qui sont, les uns après les autres, déconstruits puis reconstruits dans une perspective tant poétique qu’illusionniste.
De sa série Herbarium à Fauna, l’artiste se fera ainsi le taxinomiste d’une nature improbable, mais toujours vraisemblable. Faisant sienne la redoutable frontalité de la photographie – instrumentalisée par l’esprit positiviste du scientifique – l’artiste dresse un inventaire aussi minutieux qu’esthétique à la manière des planches de Karl Blossfeldt. Mais sous l’apparent sérieux de l’entreprise naturaliste, légitimé par le nom scientifique en latin du spécimen, se cache en réalité une nature douteuse composée de toute part, à l’image de Guillumeta polymorpha dont on devine, après coup, l’ajout d’un os ou d’une matière inorganique.

Guillumeta polymorpha, 1982, Braohypoda frustrata, 1985, Giliandria escoliforcia, 1984

Aussi Fontcuberta ne déclare-t-il pas la guerre aux images ni même ne se dresse en iconoclaste, mais joue, tel un enfant solitaire, à s’inventer des histoires. Il s’agit là de « contrevisions », comme il l’écrivait naguère, à l’époque où, encore marqué par l’ombre de la dictature franquiste, les techniques du photomontage, du palimpseste et de l’hybridité apparaissent pour le jeune Joan comme autant d’alternatives pour ce saisir de son temps. Manœuvre militante s’il en est, sa réflexion sur la manipulation des images s’enracine donc en creux d’une période de transition et d’effervescence, où les séquelles de la censure sont latentes, où les désirs de s’émanciper de mai 68 l’enjoignent à de nouvelles expérimentations.
Fort de ses connaissances en sciences de l’information et de la communication, Fontcuberta s’intéresse ainsi à la possibilité de subvertir les codes visuels et d’opérer des frottements entre les différents degrés de réalité permis par l’image et la photographie en particulier. Car il s’agit bien de s’extraire d’une sorte « d’inconscient technique » qui pousse les esprits et les imaginaires vers une croyance redoublée par l’objectivité de l’appareil et des discours dominants. Cette manière de détourner le médium pourra alors, à la longue, sembler s’épuiser dans un jeu de répétition, mais Fontcuberta ajoute à sa palette une ironie bien sentie qui, à l’image de sa série « Constellation », se joue de notre propre fascination. Ainsi l’onirisme d’une nuit étoilée s’effondre dès lors que l’on réalise que ces clichés ne sont autres que les restes de moustiques écrasés sur le pare-brise de la voiture de l’artiste.

Série Constellations MN 77: CETUS (NGC 1068) AR 02 h. 42,7 min. / D -00º 01’, 1994

Camouflé, camouflant, Fontcuberta nous entraîne dans des supercheries toujours plus déconcertantes. Avec sa série Spoutnik par exemple, l’artiste critique l’Histoire officielle et la « raison d’État ». Où sont donc passés le colonel Iván Istochnikov et la petite chienne Kloka ? Alors en pleine guerre froide, dans une véritable course contre la montre entre les États-Unis et l’URSS, les pressions politiques passent avant les garanties techniques au risque de perdre des vies et d’effacer sans scrupule toutes traces de cet échec. En recréant de vrais-faux documents officiels, Fontcuberta jongle ainsi entre la fiction et le documentaire, entre notre désir de vérité et la vérité des illusions.

Série Spoutnik, Iván et Kloka effectuant leur sortie historique hors de la capsule, 1968
Série Spoutnik, Leonov, Nikolayev, Istochnikov, Rozhdestvensky, Beregovoi y Shatalov, Image manipulada, tal com va ser publicada a l’enciclopedia Rumb a les estrelles, 1997

Si les médias construisent nos peurs et manipulent nos esprits, ils sont aussi à l’origine de découvertes surprenantes. La série Déconstruire Oussama montre comment l’agence photographique Al-Zur découvre, après des mois d’investigation, que l’une des têtes de la branche militaire d’Al-Qaïda, le fameux Dr Fasquiyta-Ul Junat, n’est autre qu’un ex-acteur et chanteur ayant joué dans des feuilletons télévisés du monde arabe. Ainsi Manbaa Mokfhi, ici rejoué par Foncuberta, alimente-t-il le théâtre de l’actualité ; au profit de quel compte, à qui profite le crime, telles sont en définitives les questions que nous pose l’artiste.

Foncuberta est une figure de la transgression qui met le monde à l’envers pour mieux le remettre à l’endroit.

Série Déconstruire Oussama, Premsa relacionada amb l’affaire Manbaa Mokfhi, alies Dr. Fasqiyta-Ul Junat, 2003 Manbaa Mokfhi posa el rostre a la campanya internacional de Mecca Cola, 1986

Courtesy Maison Européenne de la photographie et photographies de l’auteur.

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