Olivier Bémer

    Olivier Bémer, texte de présentation du catalogue du prix Révélations Emerige 2019, commissariat Gaël Charbau, assisté de Aurélie Faure.

    John: And the world will live as one
    Alice: It is an old world.
    De ce dialogue improbable entre John et Alice, lui évoquant un monde idéal, sans frontière ni guerre, elle réexpédiant ses phrases par des réponses pragmatiques, voire cyniques, se déploie un imaginaire dystopique bercé de désillusions et de mélancolie, à l’opposé des prophéties à l’origine du numérique. Connue au début des années 2000, A.L.I.C.E. est une chatterbotqui, dans le clip animé, prend les traits d’une icône de beauté standardisée tournoyante et piétinant le célèbre morceau Imagine. Sans doute est-ce cet imaginaire en panne qui, à force de calculer, de prédire ou de prévoir, ne voit plus, ne projette plus, qu’Olivier Bémer tente de sonder. Dans un monde diligenté par des algorithmes acéphales vantant les vertus du smart, de l’automatisation et du mapping, la vie des individus ne répond plus qu’à des stimuli réflexes. Obéissant aux injonctions ciblées de son assistant personnel, aux spamspromotionnels et autres applications de Quantified Self, le personnage de la vidéo Playtimeévolue dans les dédales d’un espace déréalisé, tant optimisé qu’il n’en paraît que plus froid et impersonnel. Douce évocation de The Truman Showou du film éponyme de Jacques Tati, les décors en cartons et les reflets miroitants des architectures de verre se sont ici substitués aux transparences et aux scintillements de la liquidé des flux autorisant toutes les perméabilités du privé et du public. Monté en boucle, le scénario puise sa matière dans les schémas issus de brevets techniques publicitaires en accès libre sur le net. Il en résulte une sorte de mode d’emploi pour une vie ciblée et sur-mesure, où le hasard et le libre arbitre, la possibilité de créer et de coopérer semblent avoir disparu. Cette solitude programmée est encore au cœur du projet 0,10 $ Collective Attempt , viala plateforme Amazon Mechanical Turk,l’artiste demandeà des tâcherons — ces travailleurs du clic et des micros-tâches sans lesquels nos supposées intelligences artificielles ne seraient rien — d’effectuer deux actions simples : applaudir et rire. Ces requêtes rémunérées 0,10 $ sont ensuite superposées afin de jouer une mélodie collective. Dissonante et trébuchante, celle-ci semble nous rappeler que chacun est enfermé dans une bulle qui nous immunise de toute expérience commune.